Alexis Lehmann : L’avenir de l’Alsace se joue dans sa proximité avec le Rhin Supérieur

La Région Métropolitaine Trinationale du Rhin Supérieur (RMT*) a pour ambition de faire de la région du Rhin Supérieur l’une des régions les plus compétitives d’Europe. Comment l’Alsace bénéficie-t-elle de ce cadre de croissance ?

Alexis Lehmann – administrateur FEFA – Les régions frontalières comme la nôtre seront les moteurs de la croissance européenne. À l’époque, j’ai applaudi la création de la RMT, qui visait à faire de la vallée du Rhin supérieur une région compétitive en Europe. Aboutissement d’une longue tradition de voisinage et d’interdépendance entre l’Allemagne, la Suisse et la France, cette structure repose sur quatre piliers : le politique, l’économique, les sciences et la société civile. Il est malheureusement difficile de cadrer un débat dans des univers aussi disparates que ceux de nos trois pays. Derrière toutes nos asymétries de compétitivité, de réglementations fiscales, sociales, normatives… il y a les États. Et les dépenses publiques qui sont ce qu’elles sont… Déjà en 2006, l’étude de la Sofres auprès des six millions d’habitants dans le Rhin Supérieur avait montré leurs réticences face aux systèmes politiques, longs à bouger. Aujourd’hui, je suis convaincu qu’il faut agir sur ces populations pour qu’elles s’approprient le projet. En leur donnant la conviction qu’ensemble, elles seront mieux armées pour le futur, que leurs enfants auront plus de chance de voir leur pouvoir d’achat et leur qualité de vie augmentés. Par ailleurs, il faut banaliser la notion d’innovation, elle n’est en aucun cas réservée à des bac+5 ou à des grandes entreprises.

Comment peut-on mieux exploiter nos potentiels ?

A. L. Depuis 2012, un certain nombre de travaux ont été réalisés, notamment par les institutions. Ils sont effectifs mais méconnus, voire illisibles. Il faudrait que les quatre piliers de la RMT fonctionnent non seulement en parallèle, mais ensemble. La verticalité provoque la mort de tout système, alors que la transversalité fera sa fertilité. L’esprit de cluster doit pouvoir être renforcé et la structure RMT changée avec des passerelles. Surtout, la société civile doit être placée comme socle et non comme pilier dans l’architecture du système. Faisons en sorte que les habitants de la vallée du Rhin Supérieur aient conscience de l’intérêt de leur imbrication dans cette grande région. Je suggère qu’on trouve un identifiant ou logo commun – la RMT est une appellation trop administrative – et qu’on aménage un autre organigramme…

L’économique doit prendre le pas sur le politique et la société sur l’économique. Nous avons une réputation de sérieux que personne ne peut nous contester. Elle est le fruit de notre histoire, de nos acquis. Donnez aux Alsaciens un plan de route et un espoir d’accomplissement personnel, vous aurez des miracles ! Nos atouts sont nombreux: potentiel scientifique élevé, entreprises innovantes, main-d’œuvre de qualité, gastronomie et sites touristiques remarquables… Il faut les mettre en valeur, avec ceux de nos voisins. Pouvoir, sur un court séjour, mettre le pied dans trois pays différents, est une vraie plus-value, un exotisme exceptionnel. Sur les plans intellectuel, culturel, commercial, le Rhin supérieur a toujours été terre de modernité. Nos universités, nos laboratoires peuvent attirer les jeunes du monde entier. Nous devrions trouver notre place parmi les grandes vallées de formation… Donnons-nous les moyens de nous imposer au monde.

Mis à mal par la réforme territoriale française, êtes-vous persuadé que l’avenir de l’Alsace sera dans l’Est ?

A. L. • Indiscutablement. Car la Lorraine et la Champagne-Ardenne ne peuvent représenter pour nos deux départements des marchés potentiels nouveaux. Et La France a tout intérêt à ce que nos relations économiques avec l’Allemagne et la Suisse s’intensifient dans les prochaines décennies. La proximité avec des pays dynamiques, à fort pouvoir d’achat, nous stimule et nous oblige à être toujours plus compétitifs. En même temps, il faut rappeler que les Alsaciens, grâce en partie aux travailleurs frontaliers qui délestent l’effectif national de quelque 62000 chômeurs, sont d’excellents contributeurs à la solidarité nationale. Il faut faire émerger, exploser cette région pleine de potentiel. On n’a pas 50 ans devant nous. Nous avons de la chance d’avoir de l’avance mais nous n’irons pas beaucoup plus loin si cette ambition de croissance à 360° ne s’appuie pas sur un élan citoyen.

Auteur : propos recueillis par Françoise Herrmann, CCI Alsace

*La RMT c’est :

. 3 Etats, un espace trinational franco-germano-suisse
. 4 territoires : l’Alsace, la Suisse du Nord-Ouest, le Pays de Bade, le Palatinat du Sud.
. 2 langues, le français et l’allemand
. 1817 communes
. 21 500 km²
. 5,9 millions d’habitants
. 274 habitants au km²
. PIB 202,5 mds E, 28 000 E par habitant
. 2,9 millions d’actifs
. 150 instituts de recherche

La Vallée du Rhin Supérieur

. Délimitée par le Jura, les Vosges, la Forêt Noire et la Forêt du Palatinat, la vallée du Rhin Supérieur constitue un espace de vie et de culture homogène, fort d’une histoire commune de plusieurs siècles. Avec ses 22 000 km², ses six millions d’habitants et son PIB qui s’élève à 165 mds E, elle dispose d’une puissance économique et d’un potentiel équivalents à ceux d’un Etat-membre moyen de l’Union européenne. Il convient de renforcer ce potentiel par une forte dynamique d’innovation afin de garantir aux habitants de cette région des emplois pérennes et une qualité de la vie spécifique et privilégiée, en harmonie avec une nature respectée et préservée.

Sources : CCI de Fribourg ;  données statistiques  du Rhin supérieur 2007, Deutschland in Zahlen 2007 –institut de l’économie allemande