Hoël Duret : le design moderne revu dans un “opéra vidéo”

Dans sa dernière vidéo, actuellement exposée au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse, Hoël Duret met en scène avec humour l’épopée d’un designer aux certitudes mises à mal par… un œuf.

Le Musée des Beaux-Arts de Mulhouse présente pendant tout l’été une exposition personnelle de l’artiste Hoël Duret, dans le cadre de la biennale de la jeune création contemporaine (où le jeune artiste avait été récompensé en 2012). Ce diplômé des Beaux-Arts de Nantes, qui sera bientôt en résidence au Pavillon, le laboratoire de création du Palais de Tokyo, y montre La Vie héroïque de B.S., un “opéra vidéo” en trois actes.

A quoi correspondent les trois parties de La Vie héroïque de B.S. ?

J’ai commencé à écrire le projet lorsque j’ai été invité à faire une exposition personnelle fin 2013 au Frac des Pays de la Loire. Le premier acte a été tourné dans l’exposition, toutes les œuvres présentées, qu’il s’agisse de sculptures, d’installations ou de peinture, avaient été conçues à la fois pour composer l’exposition et pour être filmés.
J’ai ensuite pu filmer le deuxième acte en octobre 2014 dans un décor entièrement construit pour l’occasion à Mosquito Coast Factory, l’atelier de l’artiste Benoît-Marie Moriceau. La production de cette partie était plus conséquente que la première puisque, en plus du décor, elle impliquait des acteurs ainsi que des costumes spécifiques. Le troisième acte a quant à lui été tourné fin 2014 à la Zoo Galerie, à Nantes, pendant une autre exposition personnelle, qui selon le même principe qu’au Frac, en constituait également le décor. Celle-ci a été ensuite augmentée d’éléments nouveaux offrant de nouvelles clés de lecture.


Les vidéos étaient-elles diffusées dans les expositions ?

Non, la vidéo a été entièrement présentée pour la première fois il y a quelques semaines à LOOP, la foire d’art vidéo de Barcelone. Chaque acte y était diffusé sur un écran différent. En revanche, au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse, le film est montré dans une installation spécifique qui évoque un salon californien constitué de mobilier inspiré des années 1950 que j’ai entièrement construit.

Pourquoi l’avoir appelé « opéra vidéo » ?

C’était pour jouer sur ce terme, sur ce qu’est un opéra. Déjouer cette forme classique et extrêmement codifiée. C’est aussi un jeu entre la grandiloquence que cela évoque et au final une dimension déceptive. Le personnage lui-même est de toute façon un raté.

Justement, peux-tu nous parler de ce mystérieux B.S. ?

B.S. est un personnage de fiction, inspiré d’un designer industriel installé aux Etats-Unis dans les années 1950… dont je ne révélerai pas le nom ! Dans le premier acte, B.S. fait une sorte d’ode à ses pères designers. La vidéo reprend les codes de courts métrages produits dans les années 50 qui étaient projetés au cinéma avant les films et expliquaient aux consommateurs américains ce qu’était le design. Les industriels avaient bien compris que celui-ci permettrait de renouveler les gammes et donc de devenir un nouveau moteur économique. Tandis que les images montrent des objets, produits pour l’exposition, filmés de très près avec des lumières colorées, B.S. énonce en voix off un discours extrêmement enthousiaste sur le design, si enthousiaste qu’il en devient stupide et suspect.

A la fin de ce premier acte, B.S. reçoit une commande : on lui demande de designer un œuf de poule ! J’ai découvert en lisant plusieurs autobiographies de designers que l’œuf de poule a été un vrai sujet pour beaucoup de designers aux Etats-Unis dans les années 1940 et 1950 ! L’œuf correspond aux canons esthétiques qu’ils avaient édifiés mais pour eux, les objets parfaits étaient forcément dessinés en laboratoire d’études et produits par l’industrie. Il était hors de question qu’un objet naturel puisse être parfait. C’est une espèce d’illustration bête et méchante de la dichotomie nature/culture.

Le deuxième acte montre donc le bureau d’étude de B.S. au travail pour redesigner un œuf de poule. Lui et ses assistants mettent en place tout un tas d’expériences. Pour cet acte, nous nous sommes inspirés de Playtime de Tati, en jouant sur les gammes de couleurs, les mouvements de caméra et les chorégraphies des gestes des acteurs.

Jusqu’au troisième acte, où B.S. se retrouve seul…

Il ne sait plus à quel système référentiel se fier. Désespéré par ses échecs, il décide de partir en Grèce, où il pense pouvoir trouver une vérité transcendantale dans la nature de ce pays où ont été inventées les mathématiques et la colonne, aux proportions parfaites.
Ce qui m’intéressait surtout avec ce projet, c’était de déconstruire avec humour l’aventure moderniste, d’étudier la façon de penser des modernistes américains et toutes ses failles. Pour moi, les plus beaux meubles ont été dessinés à cette époque, mais c’était aussi un système de pensée limité. Comme dans mes travaux précédents, le fond de tout ça est une étude des formes : comment elles sont conçues, comment elles traversent les gens et les époques, et leur réception selon les contextes.

Hoël Duret, La Vie héroïque de B.S. – Un opéra en 3 actes
Du 14 juin au 20 septembre 2015 au Musée des Beaux-arts de Mulhouse

Author : Anna HESS pour Les Inrocks