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La biennale de Saint Etienne tord enfin le cou au design décoratif

A la quasi-unanimité, les commissaires d’exposition de la 9e Biennale du design de Saint-Étienne, ont contourné le thème « les sens du beau » choisi par les organisateurs. Une manière, sûrement, de réaffirmer que la culture design « Arts déco » devrait être définitivement laissée derrière nous.

Le design n’est pas qu’une affaire de style de voiture et de beaux objets de décoration. Le beau serait même le cadet des soucis des designers. À tel point que la quasi-totalité des commissaires de la vingtaine d’expositions de la 9e biennale du design de Saint-Étienne, qui se déroule du 12 mars au 12 avril 2015, ont décidé de contourner le thème proposé par les organisateurs : « les sens du beau ».


« La beauté ne fait pas partie de nos catalyseurs. La beauté n’est pas une fin en soi, mais plutôt une sorte de produit dérivé », écrivent les designers Sam Hecht et Kim Colin dans le texte de présentation de leur exposition « Beauty as unfinished business », qui présente une très – trop – classique sélection d’objets conçus par les designers stars du moment ! Même le co-commissaire général de la biennale, Benjamin Loyauté, a évacué le sujet. Son exposition « HyperVital » s’attache en effet à démontrer que les designers du XXIe siècle s’interrogent sur la notion de progrès et se préoccupent plus des grands enjeux de société, que sont la santé, la pollution, les conflits ou le hold-up de nos vies privés par le racket de nos données personnelles, que d’esthétisme. Et que leurs réponses, comme celles des philosophes, inventeurs ou des fabulistes des siècles passés, sont parfois belles, mais par hasard, non par but. Telle cette étonnante machine à déminer les sols, étoile salvatrice et ingénieuse de Massoud Hassani, pour répondre au fléau des mines antipersonnel !

LES DESIGNERS SE FICHENT ÉPERDUMENT DU BEAU

À l’exception de l’exposition de travaux d’étudiants internationaux « l’Essence du beau » de Sam Baron, qui traite effectivement le sujet, de quelques pièces de l’exposition « Artifact » et de l’exposition « Serial Beauty » de Giovanna Massoni, qui confronte l’industrie du design au design industriel à l’heure de la mondialisation sans vraiment réussir à démontrer l’utilité du beau, toutes les expositions de la biennale ont détourné le sujet. Et élever le débat.
Dans son exposition « No Randomness » (rien n’arrive par hasard), le designer Oscar Lhermitte démontre ainsi que le design, industriel notamment, est avant tout une affaire de détail et d’utilité. Si les bouches d’égout sont rondes, c’est pour que la plaque ne tombe pas dans le trou. Si les panneaux stop sont les seuls à être hexagonaux, c’est pour être reconnaissable, même de dos, partout dans le monde. Si les seaux à incendie ont un fond rond, c’est pour ne pas être utilisé à un autre usage (car ils ne peuvent pas être posés à terre) et que l’eau jetée avec est mieux dirigée… Si d’aucun trouvent belle cette pâte italienne ou la spirale sur le nez des turbines d’avion, c’est tant mieux. Mais ce n’était pas l’objectif. Reléguée au fond de l’une des ailes de la Cité du design, cette exposition, didactique, à la scénographie intelligente, est sûrement la plus réussie de cette 9e biennale.

LE PARTAGE COMME NOUVEL ESTHÉTISME

Même les expositions réalisées avec les étudiants de l’École d’Art et de design de Saint-Étienne (ENSADSE) ont pris la tangente. « On n’a pas pris le thème du beau au sérieux, on a même décidé de le prendre à rebrousse-poil », lance Marc Monjon, commissaire de l’exposition « Tu nais, tuning, tu meurs », au musée des Arts et Industries de Saint Étienne. Une exposition passionnante, loin des clichés, qui montre le travail d’exploration des designers pour s’approprier un sujet avant de le traiter. Œuvre d’arts, vidéos, prototypes industriels… Autant de documents et projets qui leur permettent de comprendre cette pratique déclinante de postproduction d’une voiture ou d’un vélo, loin du souci premier de le rendre beau. On y découvre notamment une Autolib’ tunée, version miroir, suite à un concours de tuning lancé par Bolloré en 2014 !
Finalement, il n’y a peut-être que les designers qui présentent leur projet open source dans l’exposition « Multitude » dans l’ex École des Beaux-Arts de la Ville, qui ont vraiment traité du beau. La beauté, pour eux, étant dans le partage et la transmission de fichiers, de plans, d’idées… L’open hardware comme esthétique du XXIe siècle ?

Aurélie Barbaux pour l’Usine nouvelle