Le monde de demain … selon Etienne KLEIN

L’innovation n’est plus ce qui mène vers un futur crédible et attractif (…), mais la condition nécessaire pour survivre économiquement dans un monde compétitif.

Etienne Klein est physicien, directeur de recherches au CEA, docteur en philosophie des sciences et auteur prolifique sur le temps. Il est professeur à l’Ecole Centrale de Paris et dirige le Laboratoire de Recherche sur les Sciences de la Matière du CEA (LARSIM).

POURQUOI VOUS INTÉRESSER À LA NAISSANCE DES IDÉES ?

Avoir une idée, même révolutionnaire, ce n’est pas si dur. Mais comment avoir une idée révolutionnaire, et qui fonctionne ? Qui corresponde aux lois de la nature, et pas seulement aux délires de chacun avec son cerveau ?
J’ai travaillé sur la façon dont sont nées les idées de la physique quantique des années 20. C’est une physique qui n’est pas du tout intuitive, nous ne pouvons pas lire ses lois en regardant le monde autour de nous. Je ne comprenais pas comment quelques jeunes gens avaient pu avoir de telles idées en même temps. Qu’avaient-ils en commun ?

La réponse est simple : il n’y a pas de point commun entre ces génies. Il n’y a pas de méthodologie pour trouver les bonnes idées. Sinon, nous appliquerions les méthodes et aurions tous des idées !

Mais le génie ne suffit pas : il faut aussi une crise des idées en place, pour que de nouvelles puissent prendre sens et corps. A l’époque, la crise, c’était la faillite des concepts familiers de la physique classique, qui ne fonctionnaient pas appliqués à l’infiniment petit.

C’EST DONC UNE SITUATION DE CONTRAINTE QUI FAIT LA CRÉATIVITÉ ?

Les idées naissent rarement par plaisir. Elles naissent par obligation. Or pour qu’il y ait obligation, il faut qu’il y ait un sentiment de crise, la sensation que de nouvelles idées sont nécessaires. Si elles ne le sont pas et que tout va bien par ailleurs, les nouvelles idées ne sont que de la distraction.
Aujourd’hui, tout cela est résumé dans le terme « innovation » que l’on entend partout.

Les générations passées parlaient de « progrès ». Elles croyaient que le futur était à construire et qu’il serait meilleur que le présent.
Aujourd’hui l’on ne parle plus de progrès mais d’innovation, avec un sens différent.
Croire au progrès c’était croire qu’un jour l’on pourrait se soulager grâce à nos créations.
Or aujourd’hui, les créateurs sont devant une alternative : s’ils ne dévoilent pas une nouveauté tous les 6 mois, on leur promet que tout va péricliter.

L’innovation n’est plus ce qui mène vers un futur crédible et attractif que l’on aurait configuré à l’avance, mais la condition nécessaire pour survivre économiquement dans un monde compétitif.

La société n’imagine plus son futur, elle n’a pas de projet collectif. De ce fait, aujourd’hui, l’innovation est mise en avant pour elle-même. L’idée est d’innover pour innover, et non pour remplir un objectif. Or il faut donner une finalité à l’innovation, sinon elle est mortifère. Il est nécessaire d’avoir un imaginaire.

L’IMAGINAIRE SCIENTIFIQUE OCCUPE UNE PLACE IMPORTANTE DANS LA SOCIÉTÉ. SOMMES-NOUS EN PERTE D’IMAGINAIRE AUJOURD’HUI ?

Dans des situations normées où tout va bien, l’activité scientifique ne demande pas un imaginaire fort. Tout ce que l’on applique marche, c’est une utilisation optimale de compétences acquises.

Mais il faut des personnes capables de sortir du cercle quand il devient vicieux. Des personnes qui vont voir non pas l’invisible, mais « l’invu », c’est-à-dire des éléments qui sont là mais que l’on n’a pas vus. Dans ces cas-là, nous avançons comme un voilier : la dérive est la raison, et la voile représente l’imaginaire : une force motrice quand la raison ne suffit plus.

Nous ne sommes pas en perte d’imaginaire, seulement une fois que l’on a des idées, il faut pouvoir les mettre en application. Or, c’est très complexe. Lorsqu’une idée nous déplait, nous trouvons des stratagèmes pour la relativiser et la marginaliser (cf. ce qui se passe avec le climat aujourd’hui).

Nietzsche dit à ce propos que l’on va marginaliser les vérités de la science à mesure qu’elles nous garantiront moins de plaisir. Il ajoute que nous allons revaloriser ce que la science avait combattu (la religion, etc.), et qui nous donne plus facilement du plaisir.

Aujourd’hui, le physicien est quelqu’un qui cherche moins l’apparition de nouvelles idées que les moyens de tuer les mauvaises.
Les expériences permettent seules de dire « ces idées là sont fausses ». La mort des idées, c’est ce que l’on cherche en physique. En ce moment il y a beaucoup trop de conjectures, de modèles et d’idées. Tout ne peut pas être bon, bien que l’on continue à imaginer !

DE QUOI NAISSENT LES IDÉES LES PLUS INNOVANTES SELON VOUS ?

Minutie et travail sont nécessaires, mais ce n’est pas suffisant.

L’idée, cela vient d’un mélange d’obsession et d’ouverture. Il faut avoir été obsédé par une question, tout en n’ayant pas peur de s’aventurer loin de sa discipline. Voyant que l’on n’arrive pas à le résoudre, nous passons à autre chose. Mais l’inconscient lui, continue à y travailler. Et il se peut que plus tard, lors d’une occasion fortuite, il relâche une idée qui va entrer dans la conscience. La personne va alors la saisir et la rendre féconde.

Les exemples de chercheurs qui ont été obsédés par des questions et qui trouvent leurs réponses dans des situations totalement incongrues (un épisode érotique, en mettant le pied sur un marchepied, etc.), sont multiples. Mais ces anecdotes peuvent arriver à tout le monde, et cela ne donne pas une idée géniale à tous les coups.

J’ai du mal avec la sérendipité qui laisse penser que c’est à la portée de tout le monde. C’est parce que l’on a été obsédé par quelque chose et que l’on y a beaucoup travaillé, que l’on sait voir ce qui fait sens dans telle ou telle anecdote de notre vie. Sans ce travail, nous ne verrons rien.

La discussion est également fondamentale, lorsque des personnes de secteurs différents échangent entre elles : l’on ne trouve rien à travailler en solitaire. Il faut présenter ses résultats, accepter les critiques et points de vue autres.

Penser qu’un cerveau seul est capable de trouver la vérité, c’est se tromper complètement. Un scientifique parfaitement objectif, cela n’existe pas ! La science est un processus collectif.

Enfin nous pourrions ajouter un dernier détail à la liste : le lien entre vie psychique et physique. Une découverte, ce n’est pas tant une découverte du monde extérieur qu’une sorte d’introspection. Faire une découverte en apprend davantage sur soi que sur la nature.

PEUT-ON PARLER D’UNE RECETTE DE LA CRÉATIVITÉ, OU D’UN PROFIL-TYPE ?

En étudiant les profils et les méthodes de grands chercheurs, je ne trouve pas de points communs entre les différentes démarches. S’il y avait un point commun, ceux qui font des découvertes auraient des personnalités voisines. Or ce n’est pas le cas.

Donc il n’y a pas de profil-type, ce qui est une très bonne nouvelle : il n’y a pas de personnes qui sont créatives, et d’autres qui ne le sont pas.

Cette interview a été réalisée dans le cadre de la Up Conference du 5 février 2015, à la Gaîté Lyrique. Retrouvez la vidéo intégrale, avec Etienne Klein et Alexis Botaya : http://up-conferences.fr/videos/comment-naissent-i…

L’innovation n’est plus ce qui mène vers un futur crédible et attractif (…), mais la condition nécessaire pour survivre économiquement dans un monde compétitif

Etienne Klein est physicien, directeur de recherches au CEA, docteur en philosophie des sciences et auteur prolifique sur le temps. Il est professeur à l’Ecole Centrale de Paris et dirige le Laboratoire de Recherche sur les Sciences de la Matière du CEA (LARSIM).

POURQUOI VOUS INTÉRESSER À LA NAISSANCE DES IDÉES ?

Avoir une idée, même révolutionnaire, ce n’est pas si dur. Mais comment avoir une idée révolutionnaire, et qui fonctionne ? Qui corresponde aux lois de la nature, et pas seulement aux délires de chacun avec son cerveau ?
J’ai travaillé sur la façon dont sont nées les idées de la physique quantique des années 20. C’est une physique qui n’est pas du tout intuitive, nous ne pouvons pas lire ses lois en regardant le monde autour de nous. Je ne comprenais pas comment quelques jeunes gens avaient pu avoir de telles idées en même temps. Qu’avaient-ils en commun ?

La réponse est simple : il n’y a pas de point commun entre ces génies. Il n’y a pas de méthodologie pour trouver les bonnes idées. Sinon, nous appliquerions les méthodes et aurions tous des idées !

Mais le génie ne suffit pas : il faut aussi une crise des idées en place, pour que de nouvelles puissent prendre sens et corps. A l’époque, la crise, c’était la faillite des concepts familiers de la physique classique, qui ne fonctionnaient pas appliqués à l’infiniment petit.

C’EST DONC UNE SITUATION DE CONTRAINTE QUI FAIT LA CRÉATIVITÉ ?

Les idées naissent rarement par plaisir. Elles naissent par obligation. Or pour qu’il y ait obligation, il faut qu’il y ait un sentiment de crise, la sensation que de nouvelles idées sont nécessaires. Si elles ne le sont pas et que tout va bien par ailleurs, les nouvelles idées ne sont que de la distraction.
Aujourd’hui, tout cela est résumé dans le terme « innovation » que l’on entend partout.

Les générations passées parlaient de « progrès ». Elles croyaient que le futur était à construire et qu’il serait meilleur que le présent.
Aujourd’hui l’on ne parle plus de progrès mais d’innovation, avec un sens différent.
Croire au progrès c’était croire qu’un jour l’on pourrait se soulager grâce à nos créations.
Or aujourd’hui, les créateurs sont devant une alternative : s’ils ne dévoilent pas une nouveauté tous les 6 mois, on leur promet que tout va péricliter.

L’innovation n’est plus ce qui mène vers un futur crédible et attractif que l’on aurait configuré à l’avance, mais la condition nécessaire pour survivre économiquement dans un monde compétitif.

La société n’imagine plus son futur, elle n’a pas de projet collectif. De ce fait, aujourd’hui, l’innovation est mise en avant pour elle-même. L’idée est d’innover pour innover, et non pour remplir un objectif. Or il faut donner une finalité à l’innovation, sinon elle est mortifère. Il est nécessaire d’avoir un imaginaire.

L’IMAGINAIRE SCIENTIFIQUE OCCUPE UNE PLACE IMPORTANTE DANS LA SOCIÉTÉ. SOMMES-NOUS EN PERTE D’IMAGINAIRE AUJOURD’HUI ?

Dans des situations normées où tout va bien, l’activité scientifique ne demande pas un imaginaire fort. Tout ce que l’on applique marche, c’est une utilisation optimale de compétences acquises.

Mais il faut des personnes capables de sortir du cercle quand il devient vicieux. Des personnes qui vont voir non pas l’invisible, mais « l’invu », c’est-à-dire des éléments qui sont là mais que l’on n’a pas vus. Dans ces cas-là, nous avançons comme un voilier : la dérive est la raison, et la voile représente l’imaginaire : une force motrice quand la raison ne suffit plus.

Nous ne sommes pas en perte d’imaginaire, seulement une fois que l’on a des idées, il faut pouvoir les mettre en application. Or, c’est très complexe. Lorsqu’une idée nous déplait, nous trouvons des stratagèmes pour la relativiser et la marginaliser (cf. ce qui se passe avec le climat aujourd’hui).

Nietzsche dit à ce propos que l’on va marginaliser les vérités de la science à mesure qu’elles nous garantiront moins de plaisir. Il ajoute que nous allons revaloriser ce que la science avait combattu (la religion, etc.), et qui nous donne plus facilement du plaisir.

Aujourd’hui, le physicien est quelqu’un qui cherche moins l’apparition de nouvelles idées que les moyens de tuer les mauvaises.
Les expériences permettent seules de dire « ces idées là sont fausses ». La mort des idées, c’est ce que l’on cherche en physique. En ce moment il y a beaucoup trop de conjectures, de modèles et d’idées. Tout ne peut pas être bon, bien que l’on continue à imaginer !

DE QUOI NAISSENT LES IDÉES LES PLUS INNOVANTES SELON VOUS ?

Minutie et travail sont nécessaires, mais ce n’est pas suffisant.

L’idée, cela vient d’un mélange d’obsession et d’ouverture. Il faut avoir été obsédé par une question, tout en n’ayant pas peur de s’aventurer loin de sa discipline. Voyant que l’on n’arrive pas à le résoudre, nous passons à autre chose. Mais l’inconscient lui, continue à y travailler. Et il se peut que plus tard, lors d’une occasion fortuite, il relâche une idée qui va entrer dans la conscience. La personne va alors la saisir et la rendre féconde.

Les exemples de chercheurs qui ont été obsédés par des questions et qui trouvent leurs réponses dans des situations totalement incongrues (un épisode érotique, en mettant le pied sur un marchepied, etc.), sont multiples. Mais ces anecdotes peuvent arriver à tout le monde, et cela ne donne pas une idée géniale à tous les coups.

J’ai du mal avec la sérendipité qui laisse penser que c’est à la portée de tout le monde. C’est parce que l’on a été obsédé par quelque chose et que l’on y a beaucoup travaillé, que l’on sait voir ce qui fait sens dans telle ou telle anecdote de notre vie. Sans ce travail, nous ne verrons rien.

La discussion est également fondamentale, lorsque des personnes de secteurs différents échangent entre elles : l’on ne trouve rien à travailler en solitaire. Il faut présenter ses résultats, accepter les critiques et points de vue autres.

Penser qu’un cerveau seul est capable de trouver la vérité, c’est se tromper complètement. Un scientifique parfaitement objectif, cela n’existe pas ! La science est un processus collectif.

Enfin nous pourrions ajouter un dernier détail à la liste : le lien entre vie psychique et physique. Une découverte, ce n’est pas tant une découverte du monde extérieur qu’une sorte d’introspection. Faire une découverte en apprend davantage sur soi que sur la nature.

PEUT-ON PARLER D’UNE RECETTE DE LA CRÉATIVITÉ, OU D’UN PROFIL-TYPE ?

En étudiant les profils et les méthodes de grands chercheurs, je ne trouve pas de points communs entre les différentes démarches. S’il y avait un point commun, ceux qui font des découvertes auraient des personnalités voisines. Or ce n’est pas le cas.

Donc il n’y a pas de profil-type, ce qui est une très bonne nouvelle : il n’y a pas de personnes qui sont créatives, et d’autres qui ne le sont pas.

Author : Soon Soon Soon 

Cette interview a été réalisée dans le cadre de la Up Conference du 5 février 2015, à la Gaîté Lyrique. Retrouvez la vidéo intégrale, avec Etienne Klein et Alexis Botaya : http://up-conferences.fr/videos/comment-naissent-i…