Le smartphone au coeur du musée du futur

Le smartphone au coeur du musée du futur

Face à la concurrence du virtuel, les musées s’appuieront de plus en plus sur les outils mobiles pour personnalisation des visites. La cocréation de contenus est aussi à l’étude.

En 2016, en entrant dans le Centre international de l’art pariétal Montignac-Lascaux (Dordogne), le visiteur pénétrera dans ce qui pourrait préfigurer le musée du futur. A quelques kilomètres de Lascaux 2 et ses fac-similés de la célèbre grotte, mais à des années lumière en matière de muséologie. « La numérisation des oeuvres a constitué une première révolution pour les musées. Le mobile constitue la deuxième. Il va être une sorte de ciment permettant de relier toutes les briques numériques qui se sont empilées depuis des années sans forcément communiquer », estime Pierre-Yves Lochon, consultant et animateur du Club Innovation & Culture France (Clic), qui réunit les musées, les lieux de patrimoine et de culture scientifique.


A son entrée, le visiteur se verra remettre un « silex numérique », en fait le dernier-né des smartphones Sony soigneusement masqué par une coque en plastique. Ce « compagnon de visite » sera suivi à la trace en permanence à l’intérieur du site grâce à des balises sans fil (« beacons »), identiques à celles qui commencent à se généraliser dans les magasins. Elles éviteront à l’utilisateur de saisir le numéro de l’oeuvre devant laquelle il se trouve et permettront d’obtenir des informations personnalisées en fonction de sa langue et surtout de son profil : enfant, adulte, passionné de préhistoire… « Nous sommes au tout début de cette évolution. A terme, on peut imaginer que le rêve du directeur de musée consistant à s’adresser à chacun de ses visiteurs de façon personnalisée devienne une réalité », prédit Jean-Michel Tobelem, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne et spécialiste du management du secteur culturel.

Des moments spectaculaires

Et pourtant, au sein du comité scientifique du futur centre Lascaux, certains se méfiaient d’une avalanche de technologies, craignant que le numérique ne prenne le pas sur l’émotion. C’est pourquoi, au coeur du centre, dans le fac-similé qui reproduira à l’identique l’intégralité de la grotte, le smartphone s’éteindra de lui-même. Les commentaires seront réduits au minimum. L’interprétation, les explications, l’interactivité arrivant dans un deuxième temps. « Durant ces étapes, le visiteur pourra utiliser son compagnon de visite autant qu’il le veut. Ou pas du tout », indique-t-on chez Casson Mann, l’agence anglaise de scénographie chargée du projet, qui réalise également la future Cité des civilisations du vin à Bordeaux.

A Lascaux, le choix a été fait de doter le public d’un casque ouvert, permettant de suivre les conversations. Pas question non plus de se priver de conférenciers qui continueront les visites guidées mais pourront faire leurs commentaires à travers les casques audio. Le visiteur aura aussi accès à des moments bien plus spectaculaires, avec des projections sur des écrans de plusieurs mètres et en 3D de la grotte sous toutes ses coutures, donnant accès à des détails insoupçonnés jusqu’à lors. Cette tendance devrait s’imposer. « Il faut prendre en considération le fait, qu’à domicile, les gens ont des équipements du type home cinéma. Le numérique est incontournable, mais il devra faire vivre une expérience au visiteur », insiste Laurence Chesneau-Dupin, conservateur du patrimoine.

Pour les musées existants, il est plus difficile d’intégrer cette débauche d’effets numériques à une scénographie préexistante. Cette petite révolution s’opérera plus lentement, par exemple à l’occasion de travaux de rénovation. En Australie, le musée Victoria va ainsi se doter d’un espace immersif, un grand écran circulaire, dans lequel on naviguera virtuellement parmi les 80.000 objets stockés dans les réserves. Au Museum of Art de Cleveland, c’est l’accueil qui devient numérique. Le réaménagement du hall d’entrée a fait naître un grand mur tactile destiné à explorer l’ensemble des collections. Dix personnes naviguent en même temps. Chacune se voit ensuite proposer un parcours correspondant à ses choix et à ses goûts sur sa tablette numérique.

Au-delà de technologies désormais classiques (interaction avec des dispositifs fixes, réalité augmentée…), smartphones et tablettes promettent surtout de bouleverser les relations qu’entretiennent les musées avec leurs visiteurs. Ceux-ci vont devenir des acteurs, commentant les oeuvres ou leur « expérience » sur les réseaux sociaux, et devenant du même coup les meilleurs ambassadeurs. « Nous voulons à la fois un outil scientifique au service de la connaissance, mais également de promotion du département », reconnaît Bernard Noël, directeur adjoint de l’éducation et de la culture au Conseil général de Dordogne.

En suivant leurs visiteurs à la trace, les musées et autres lieux de patrimoine vont disposer d’une mine d’informations. « Les musées vont entrer dans l’ère du CRM et du Big Data », note Jean-Michel Tobelem. Avec la possibilité de générer de nouvelles sources de revenus. A un moment clef où la plupart des institutions voient baisser les subventions publiques et « doivent se mettre à la recherche de nouveaux modèles économiques, reposant moins sur les pouvoirs publics, sans pour autant s’appuyer sur une logique trop commerciale », analyse François Mairesse, muséologue et professeur à l’université Paris-III Sorbonne nouvelle, dans un article de l’ouvrage collectif « Culture et inclusion sociale », à paraître chez L’Harmattan.

De commentateur, consommateur voire donateur, le visiteur pourrait devenir un contributeur. C’est l’objectif au sein de Cap Sciences à Bordeaux, centre de diffusion de la culture scientifique qui a développé son propre outil numérique de suivi des visiteurs, utilisé par 45.000 personnes depuis un an. « L’idée est que petit à petit ces visiteurs acquièrent des points, progressent et pour certains entrent dans l’écosystème de Cap Sciences », explique le directeur, Bernard Alaux. « A terme, l’objectif d’un musée ce n’est plus simplement de diffuser de la connaissance ou de la mettre en scène mais aussi de la produire. » Au sein du centre, un nouvel espace est en cours d’aménagement pour accueillir des projets collaboratifs.

Author : Franck NIEDERCORN pour Les Echos

Image : Projet de scénographie au Centre international de l’art pariétal Montignac-Lascaux (Dordogne), qui ouvrira en 2016. – Photo Casson Mann