Le smartphone, ce nouveau totem

Le smartphone, ce nouveau totem

Appareil photo, agenda, baladeur, réveil, GPS, calculatrice… le téléphone portable a pris une énorme importance dans notre vie quotidienne. Les entreprises l’ont vite compris, mais certains médecins s’inquiètent de cette dépendance.

« Les gens n’ont pas conscience de l’importance que le smartphone a pris dans leur vie. Le téléphone portable est devenu un totem. C’est une sorte de phallus numérique que certains traitent un peu comme un doudou sans fil. » Michaël Stora est intarissable lorsqu’il parle de la place que le mobile a pris dans notre existence. Ce psychologue et psychanalyste est le cofondateur de l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines (OMNSH). Comme beaucoup de spécialistes, il ne peut que constater le rôle que les « téléphones intelligents » (c’est la traduction littérale de l’anglicisme que nous utilisons chaque jour) occupe dans notre quotidien. « Ce n’est plus seulement un objet pour communiquer avec une autre personne, mais un véritable outil dont nous nous servons sans cesse, confirme Laurence Allard, une sociologue des usages numériques qui est chercheuse à l’Institut de Recherche sur le Cinéma et l’AudioVisuel (IRCAV) de l’université Sorbonne Nouvelle Paris 3. Je le considère comme un compagnon d’existence. » Ce « compagnon » accompagne la vie de plus en plus de Français.

L’an dernier, 20,7 millions de smartphones ont été vendus dans l’Hexagone, contre à peine 3,7 millions de téléphones mobiles classiques, selon l’institut GfK. Cette proportion s’est totalement inversée par rapport à 2010 (7,7 millions contre 17 millions). Les grands écrans de 5 à 5,3 pouces en particulier sont de plus en plus populaires, puisqu’ils représentent désormais 33 % des ventes. Dans le monde, 355,2 millions de terminaux ont été écoulés au… troisième trimestre. En 2015 toujours, ce sont quelque 1,4 milliard de smartphones qui ont été livrés sur les cinq continents, un chiffre en hausse de 27,6 % en un an. Samsung conserve son leadership mondial (318,2 millions d’unités), devant Apple (192,7 millions), Huawei (73,6 millions), Lenovo (70 millions) et LG (59,2 millions). Ce succès planétaire n’est pas dû au hasard.

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Un rapport tactile qui n’est pas innocent

« Le smartphone est devenu une part de nous-mêmes que nous pouvons individualiser en fonction de nos goûts et de nos besoins, analyse Laurence Allard. Nous entretenons un rapport très personnel avec lui. » Karine Aillerie a fait le même constat au fil de ses études. « Il existe un rapport fusionnel avec cet outil, car on peut le personnaliser, explique cette chercheuse associée à l’équipe TECHNE de l’université de Poitiers. Et à la différence de la télévision que l’on regardait en famille dans un lieu précis de la maison, on peut utiliser son smartphone en se déplaçant ou dans des espaces plus intimes comme sa chambre à coucher. » Le fait d’effleurer son écran pour « communiquer » avec lui n’est pas non plus innocent. « On entretient un rapport très tactile avec son mobile, confirme Michaël Stora. Il y a une dimension adhésive avec ce téléphone et les gens n’ont pas conscience de ce lien très puissant qui nous renvoie à la relation du corps maternel. On a aussi le sentiment de tenir dans sa main un concentré du monde, que l’on pense pouvoir maîtriser. Et puis lorsqu’on s’incline sur son mobile, c’est comme si on se penchait sur un diamant. »

Le portable comble aussi parfois certains vides… « Il peut vous permettre de mettre en scène votre vie pour pallier votre solitude ou votre manque de reconnaissance », tranche Laurence Allard, qui enseigne également à l’université de Lille 3. Certains jeux sont ainsi bien moins « innocents » que beaucoup veulent bien le penser. « J’ai été intrigué par le succès de Candy Crush, qui a été téléchargé 382 millions de fois, confie le cofondateur de l’OMNSH. Mais ce petit jeu est un espace qui vous permet entre trois stations de métro de passer magiquement d’un niveau à un autre. Cette dimension de récompense est très importante. Les mots utilisés pour vous féliciter comme “Tasty”, “Delicious” ou “Sweet” sont liés à l’alimentaire, mais ils ont aussi des connotations sexuelles. » Le smartphone peut également cacher un malaise entre deux êtres. « Lorsqu’on voit des couples à la Saint-Valentin les yeux rivés sur leur écran, cela peut révéler que les mariés ne se sentent pas bien avec eux-mêmes ou avec leur conjoint, subodore Michaël Stora. Avant, les époux qui ne s’entendaient pas devaient se coltiner ces repas. Aujourd’hui, le smartphone leur permet de combler cette fragilité profonde “pour le meilleur et pour le pire”. » Certains se servent même de leur portable pour communiquer… avec eux-mêmes. « Les gens s’envoient des SMS pour se rappeler des codes d’accès ou des photos pour regarder plus tard, décrit la chercheuse de l’IRCAV. Ils tentent aussi de combler leur ennui en publiant des messages sur leur mobile. Ils transforment ainsi un affect en une expression. Ils utilisent leur clavier pour exprimer leur état intérieur. » Le rapport entre « l’homo sapiens » et son portable se renforce d’année en année.

Une dépendance dangereuse ?

« Cette bestiole-là n’est pas vitale, mais lorsque ses batteries sont vides ou qu’ils ne la retrouvent plus, les gens ressentent un véritable manque, constate Michel Lejoyeux, spécialiste en addictologie et directeur des services de psychiatrie des hôpitaux Bichat (AP-HP) et Maison-Blanche. Il est très compliqué aujourd’hui de passer une journée sans son smartphone. Cet outil est devenu indispensable pour de nombreuses professions. » Le nouveau « totem » du troisième millénaire risquerait-il donc de créer un phénomène de dépendance dangereux et nocif ? Certains semblent le penser. Des « accros » commencent ainsi à suivre des cures de désintoxication pour apprendre à s’éloigner de leur « téléphone intelligent », qui a tendance à les abrutir de jour en jour. « Il existe aux États-Unis des programmes de “digital detox” dans lesquels les patients doivent laisser leur portable dans un coffre-fort avant de se rendre au spa pour se détendre, rapporte Michaël Stora. Ce concept souhaite revenir à un modèle de slow life. » Cette « mode » commence à se développer en France également. Une maison d’hôte située dans le vignoble bordelais propose notamment à ses résidents une « pause numérique » afin « d’abandonner la tyrannie de l’omniprésence des smartphones et autres tablettes ».

Les téléphones peuvent pourtant aussi avoir du bon… « Un des déterminants absolus du bien-être est l’activité physique, rappelle Michel Lejoyeux. Et certaines applications vous incitent à vous bouger, ce qui est excellent. Les personnes qui ont subi un important traumatisme ont également besoin de profiter de moments durant lesquels ils peuvent déconnecter leur cerveau, et les jeux vidéo répétitifs – comme Tetris ou Candy Crush – peuvent les aider dans ce sens. On l’a notamment vérifié avec des personnes qui étaient présentes au Bataclan durant les attentats. Le portable agit alors un peu comme un Valium. Il n’y a pas de mal à vouloir s’apaiser un peu quand on se sent mal. Mais ce même objet peut aussi avoir des effets néfastes. Il peut ainsi vous encourager à faire du sport tout en vous faisant grignoter des sucreries lorsque vous passez des heures devant son écran. »

Les entreprises s’engouffrent dans la brèche

Les entreprises, elles, ont compris tout le bien qu’elles pouvaient tirer de cet objet connecté pour communiquer avec leurs clients et l’ensemble des consommateurs. « Le portable a pris une véritable place dans le parcours d’achat des particuliers, pointe Laurence Allard. Il est utilisé dans les magasins pour se renseigner sur tel ou tel produit, ou pour comparer son prix à celui d’autres boutiques. Les groupes peuvent aussi diffuser sur ces supports des types de messages adaptés aux cibles qu’ils visent. L’utilisation des smartphones par les sociétés est donc appelée à se développer dans les années à venir. Les applications vont également devenir de plus en plus interactives. On pourra notamment bientôt recevoir des informations sur le produit que l’on regarde dans un rayon grâce à des capteurs placés dans le magasin. Il sera aussi possible de connaître la longueur de la file d’attente devant un cinéma avant d’arriver sur place… »

Même constat pour Albert Asseraf, le directeur Général Stratégie, Études et Marketing chez JC Decaux: « Avec les écrans digitaux, tout ira plus vite. Une promotion ponctuelle pourra être annoncée pour un temps limité. Les passants du lundi n’ont pas non plus forcément les mêmes besoins que ceux du vendredi. On peut également imaginer diffuser à Roissy une publicité en français et en chinois après l’atterrissage d’un vol en provenance de Shanghai, avant de la montrer en anglais pour les passagers venant de New York. Nous venons de remporter l’appel d’offres du comité des Champs-Élysées pour proposer le wifi gratuit sur l’ensemble de l’avenue. Nous allons être financés par la publicité, mais les informations que nous récupérerons des internautes qui se connectent sur nos bornes nous permettront de connaître leur profil et leurs goûts afin de leur envoyer des messages qui les intéressent. » Et il ajoute : « les 50 écrans digitaux que nous allons installer sur le parvis de la Défense vous permettront aussi, par exemple, de découvrir que le prochain concert de jazz d’une salle toute proche commence dans quinze minutes. À São Paulo, des écrans digitaux affichent, eux, les tweets diffusés sur les smartphones de certaines personnes. Montrer aux citoyens d’une ville des messages sur de grands écrans grâce au portable est une nouvelle forme de démocratie. Et nous ne sommes qu’au début d’un phénomène qui va beaucoup se développer. J’ai ainsi été étonné de voir que des gens acceptent d’avoir des puces sous leur peau pour pouvoir ouvrir leur garage ou verrouiller leur porte d’entrée. Dans les prochaines années, de nouveaux objets vont révolutionner la manière dont nous nous informons. »

L’usage de plus en plus intensif du portable doit toutefois être accompagné d’une prise de conscience des problèmes qu’il peut provoquer chez certaines personnes. « Pour les timides, le smartphone est un faux ami considérable, car il autorise à faire l’impasse sur la confrontation et le face-à-face, qui sont des étapes indispensables dans l’apprentissage social, déplore le professeur Lejoyeux. Si votre téléphone vous aide à prendre un rendez-vous avec un copain, c’est formidable. Mais s’il représente l’unique relation que vous entretenez avec votre “ami”, il y a un problème. Cet outil ne concède en outre que des becquées d’information. Tout ce qui dépasse deux lignes devient trop long… Cela m’inquiète beaucoup. Les professionnels de la santé vont devoir faire quelque chose pour lutter contre ce phénomène. En attendant, des mesures de bon sens peuvent être appliquées dès aujourd’hui. Réservez-vous par exemple des moments de déconnexion. Encouragez aussi la despécialisation de votre cerveau, car lorsque vous vous servez de votre smartphone, vous n’en utilisez que certaines zones. N’oubliez pas enfin l’activité physique. Stimuler son pouce et ses doigts ne suffit pas à se maintenir en bonne santé. ».

Source INFluencia – Rédaction Frédéric THERIN > Article tiré de la revue N° 16, « Vivre connecté »