Les clusters – pour enfin tout comprendre !

Grappe d’entreprises, système productif local, pôle de compétitivité, … tous ces termes regroupent des réalités différentes dans notre beau pays à l’inventivité institutionnelle sans limite mais se traduisent généralement en anglais par le terme « cluster ». Cette situation entraîne donc parfois quiproquos et incompréhensions (…). De quoi parle-t-on exactement quand on parle d’un cluster ?

Une origine américaine

Comme pour l’innovation et M. Schumpeter, ce sont les analyses d’un chercheur américain qui ont popularisé le concept de cluster. Les analyses de Porter ont insisté dès les années 1980 sur l’importance de l’environnement des entreprises sur leur performance et a mis en avant cette notion de « cluster ». Il a défini les clusters comme des concentrations géographiques d’acteurs interconnectés : industriels, scientifiques et acteurs locaux qui sont en compétition, mais également coopèrent. La concentration, sur un même territoire, d’acteurs d’un même domaine ou secteur d’activité apporte à ces acteurs un avantage compétitif. Il a même souligné l’apparent paradoxe qu’il pouvait y avoir à constater l’importance des connexions de proximité des entreprises, à l’heure où le monde rapetisse et où tout semble être à portée d’un ou deux clics.

M. Porter explicite son concept de cluster en prenant l’exemple de celui du vin en Californie :

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On retrouve donc les viticulteurs mais également les organisations publiques (agences, universités, associations commerciales, …) et les entreprises et clusters liés au vin soit en amont de la production (fabricants de bouteilles et de tonneaux, agriculture, irrigation, …) soit en aval (tourisme, restauration, …).

Le succès du concept a été énorme, des milliers de « clusters » parsèment le monde dans tous les domaines et le soutien aux clusters correspond maintenant à une des modalités principales de l’action publique dans le domaine du développement économique. Les clusters permettent aux entreprises de construire des avantages concurrentiels sur les plans commercial et stratégique en intensifiant leurs liens avec les autres entreprises de leur filière [relations de compétition] mais également sur les aspects technologiques, financiers, ceux du capital humain, des infrastructures, de l’environnement légal, …

Les clusters dans le monde

Le monde entier s’est engagé dans une compétition pour soutenir et développer les meilleurs clusters. Le Canada parle de grappes ou de créneaux, la France de « pôles de compétitivité », l’Allemagne de Kompetenznetze (réseaux de compétences), l’Italie de districts industriels, … mais derrière ces différentes appellations, il s’agit bien pour tous ces pays de construire des avantages concurrentiels en stimulant le développement d’un ensemble d’entreprises liées à un domaine et à un territoire donnés. Selon les cas, l’émergence de ces réseaux a pu être spontanée ou bien stimulée par des circonstances extérieures (pouvoirs publics en particulier). De même, la présence d’acteurs académiques ou scientifiques n’est pas systématiquement requise pour parler de clusters :

Cluster composé seulement d’entreprises : cluster composé d’entreprises, d’organismes de formation, de centres de recherche

Cluster spontané, collaboration proactive : Districts Industriels (Italie, UK…), Silicon Valley, Hollywood… (USA)

Collaboration organisée : Parcs industriels (Chine, Allemagne…), Pôles de Compétitivité (France), Research Triangle (USA), Japon, Belgique, Hongrie

Grappes : Créneaux (Canada), Kompetenznetze (Allemagne)

Et en France ?

En France, l’impulsion de l’État est à l’origine de la création de la plupart des clusters d’aujourd’hui, même si des initiatives plus locales existent, en particulier régionales. On peut faire remonter les premières initiatives à 1998 avec le lancement des SPL, les systèmes productifs locaux. De 2002 à 2005, la politique des pôles de compétitivité a été lancée et 2006 a vu le lancement du programme « SPL+ ».

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En 2008, une évaluation des pôles de compétitivité a été conduite et une deuxième phase engagée. En parallèle, la DATAR a commencé ses réflexions sur la mise en place d’autres formes de réseaux d’entreprises, distinctes et complémentaires de la politique des pôles de compétitivité et dans lesquels les collectivités territoriales avaient vocation à être davantage impliquées. Cette nouvelle politique s’est traduite par la labellisation de grappes d’entreprises.
Aujourd’hui, la France compte 71 pôles de compétitivité et plus de 120 grappes d’entreprises. Les soutiens financiers des collectivités devenant de plus en plus difficiles à obtenir, il est régulièrement question de la survie de certains de ces clusters.

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Les pôles de compétitivité à la française sont des clusters très particuliers : labellisés par l’état en deux vagues, leur mission principale était à l’origine de favoriser l’émergence de projets collaboratifs de recherche entre des grandes entreprises, des PME et des structures de recherche, en particulier publiques. L’idée était que ces projets de recherche allaient aboutir à des produits commercialisés et à la création d’avantages concurrentiels pour les entreprises participantes, via l’augmentation de leur niveau technologique. Malgré des résultats souvent très honorables, l’État a aujourd’hui repositionné les pôles de compétitivité davantage vers l’aval, voulant en faire des « usines à produits innovants » plutôt que des « usines à projets« .

A la différence des pôles de compétitivité, les autres clusters français sont plus « conformes » à ce qu’on retrouve dans le reste du monde et permettent à des groupements d’entreprises de bénéficier de services adaptés (aide au conseil, soutien technologique, veille, …) et de mutualiser leurs ressources et leurs forces (achats groupés, partage de ressources, export, …).

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Les questions

S’il n’est plus question de mettre en cause l’impact des clusters sur le développement économique, il reste à en mesurer précisément l’étendue (productivité des entreprises, performance économique, croissance, innovation, …). Comment mesurer les résultats des pôles ? De nombreuses études sont parues à ce sujet, dont les conclusions ne sont pas toujours les mêmes. Les critères d’évaluation bien sûr, mais également la période considérée et le temps laissé aux clusters pour obtenir des résultats, tout cela modifie grandement les conclusions des évaluations.

Les clusters ne peuvent s’envisager qu’en liaison étroite avec les forces et les faiblesses d’un territoire donné (qu’elles soient économiques, scientifiques ou culturelles par exemple). Quelles sont les conditions d’émergence et de succès d’un cluster en fonction des caractéristiques du territoire ? Quelles sont les outils d’un diagnostic territorial efficace ?

La notion de territoire est importante comme le rappelle l’origine même du mot : « Claustrum » signifiait « enceinte » en latin impérial et « lieu clos » en bas latin. Il donna le mot « cloistre » à l’époque franque, puis « cloisture » et enfin « clôture ». Après les invasions normandes, le français devint langue officielle et littéraire en Angleterre pendant trois siècles (de 1100 à 1400). Imaginez un Anglais devant prononcer le mot « cloisture » et vous trouvez l’origine du mot « cluster ».

La mondialisation et la « désintégration verticale de l’industrie » tendent à rendre impossible pour un territoire donné d’intégrer toute la chaîne de valeur d’une industrie. Les territoires se spécialisent afin de capter le plus de valeur possible d’une « global chain » qui s’analyse dorénavant à l’échelle mondiale. On ne compte donc plus les « clusters biotech » ou « TIC » dans le monde qui manifestent la volonté pour chaque territoire de se positionner dans les courses les plus prometteuses de croissance. Le question qui se pose est alors : n’y a-t-il pas trop de clusters ?

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Enfin, les clusters s’installant progressivement dans le paysage mondial, parfois sur des thèmes proches, le concept de coopétition peut leur être également appliqué. On assiste à l’émergence d’un « marché mondial » des clusters qui représentent des entreprises qui se concurrencent entre elles mais peuvent également tirer profit d’une mise en relation et de coopérations à une échelle plus large que sur leur territoire géographique immédiat. L’avenir semble donc passer par « l’interclustering » qui permet aux clusters concernés de s’engager dans des démarches d’excellence via un étalonnage sur les meilleures pratiques. L’Union Européenne pousse en ce sens mais on peut se poser la question des conditions nécessaires à un interclustering efficace.

Author : Jean-Pierre LEAC pour Les cahiers de l’innovation

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