L’expo “Making Africa” à Bilbao : parler de design africain a-t-il un sens ?

Afrique, comment ça va avec le design ? Loin des clichés sur un continent de souffrances ou cantonné à la récup’, la grande exposition Making Africa, au musée Guggenheim de Bilbao, jusqu’au 21 février 2016, a l’ambition de montrer une Afrique inventive, diverse, connectée, moderne, riche de ses designers, de ses graphistes, de ses stylistes, de ses photographes de mode et de ses architectes. Soit plus de cent créateurs rassemblés dans les salles du sublime bâtiment dessiné par Frank Gehry.

A première vue, l’idée est formidable. Mais à y regarder de plus près, les deux commissaires de cet événement, Amelie Klein, du Vitra Design Museum de Weil-am-Rhein, en Allemagne, et Petra Joos, du musée Guggenheim, sont européennes. Une fois de plus, il s’agit donc d’un regard occidental porté sur l’Afrique. Parler de design africain a-t-il un sens ? L’un des créateurs exposés, Kossi Aguessy, 38 ans, né au Togo, formé au Central Saint Martins College of Arts and Design de Londres, où il habite, estime que non. « L’Afrique est un continent de plus d’un milliard d’habitants, explique-t-il. Quiconque voudrait synthétiser le design africain en se voulant représentatif devrait organiser une dizaine d’expositions comme celle de Bilbao tous les deux ans. »

Pour Kossi Aguessy, la longue absence de designers africains sur la scène internationale fait que le grand public fantasme « une espèce de globalité joyeuse, comme si nous étions rassemblés dans un village, avec la même ligne de conduite ». Or, les pratiques, les techniques, les sources d’inspiration sont aussi diverses en Afrique qu’en Italie, au Danemark, au Japon ou au Etats-Unis. Si certains créateurs se situent dans le prolongement de ce que les européens appellent arts premiers, d’autres possèdent une culture plus internationale. Kossi Aguessy a ainsi pour imaginaire « Enki Bilal, les arts sub-sahariens, George Lucas et de grands Zoulous habillés de lurex avec des drônes qui volent autour. »

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A la fois designer et artiste, Kossi Aguessy refuse que son travail soit qualifié d’africain, et ne s’estime pas représentatif. « Je fais juste du design à ma façon, affirme-t-il. Il se trouve que je viens d’Afrique, mais j’ai aussi des racines sud-américaines. Ce qui me donne une identité à la fois batarde et très riche. Ce qui étonne les gens, c’est que j’ai une écriture visuelle que l’on dit futuriste. Je ne l’ai pas fait exprès, mais, dans ma tête, je vis en 2328. Et si j’étais Patagon, je verrais un peu les choses de la même manière. Donc, oui, mon design est signé d’un Africain, mais cet aspect n’est qu’une partie de mon travail. Mes objets évoquent un futur proche ou lointain, ils viennent en partie d’Afrique, mais je suis un Terrien avant tout. Il est temps d’arrêter de nous estampiller. Parce que nous avons un taux de mélanine supérieur de 80 % à celui de nos voisins, on nous met dans la catégorie design africain ! »

Passionnante par sa diversité, l’exposition de Bilbao a aussi un côté « catalogue » un peu gênant : la plupart des créateurs n’ont droit à qu’à une seule œuvre, ce qui n’aide pas à les connaître. La chaise Useless Tool (outil inutile) de Kossi Aguessy ne résume pas à elle seule son travail. Il l’a réalisée en 2008 pour une exposition de la galerie parisienne Tools sur le thème du siège comme objet sacré. Pointue et anguleuse, sa chaise évoque à la fois un avion furtif et un gratte-ciel gigantesque. « Pour moi, le siège le plus sacré est le trône, qui représente la royauté. Sauf que dans le monde actuel, ce trône est lié au pouvoir militaire et économique. Il s’incarne dans cette course architecturale à qui aura la tour la plus haute, pas forcément parce qu’on en a besoin, mais pour assurer sa domination, affirmer un statut plus élevé que celui du voisin. On est donc passé du trône royal au trône architectural. Le pouvoir est en second lieu militaire. Sa sacralisation se manifeste par les porte-avions et les avions. »

La chaise Useless Tool a été fabriquée dans une usine française travaillant pour l’armée, avec les mêmes matériaux qu’un avion furtif. Elle a demandé dix-sept jours de travail. Et, paradoxalement, elle renvoie à l’histoire africaine. « Même si je dis que l’Afrique est un continent vaste et sans unité, les sociétés ancestrales étaient toutes peu ou prou féodales, royales, et le siège sacré y jouait un rôle central. Que vous soyez chez les Ashanti au Ghana, les Fon au Bénin ou les Youruba au Nigeria, cette culture reste extrêmement forte aujourd’hui. » Mais, estime Kossi Aguessy, la colonisation a fait disparaître ces sociétés traditionnelles pour mieux en exploiter les ressources et la main d’œuvre. « C’est comme si les anciens sièges sacrés avaient été vidés de leur substance pour nourrir les nouveaux, ceux du pouvoir militaire et des multinationales. Ma chaise n’est donc pas qu’un objet spectaculaire à facettes. Il y a autre chose derrière. »

Cet artiste-designer estime avoir un rôle politique, critique. Ses créations sont des « chevaux de Troie » cachés sous un emballage séducteur. Il n’est pas sûr que le visiteur de l’exposition de Bilbao le comprenne : devant tant d’œuvres présentées, il est difficile de retenir plus de deux ou trois noms. Or les Africains ont besoin que des individualités émergent et se fasse connaître. C’est ainsi que, partout dans le monde, on passe de la tradition à la modernité. Il faut sortir du « mal des arts premiers », insiste Kossi Aguessy : ces expositions où l’on nous assimile à une tribu de créateurs, sans parvenir à mettre un nom sur chacun d’entre nous ». Pour Aguessy, l’exposition de Bilbao a le mérite d’exister, de susciter la curiosité et l’intérêt. Il espère pourtant que « dans cinq ans, on n’en sera pas à refaire un Making Africa 2, mais que l’on organisera des expositions personnelles, où chacun pourra développer son propos. Quand on considère une globalité en ignorant l’individu, on se retrouve dans la vacuité, comme pris dans une enveloppe où tout devient illisible. Et il faut absolument que l’on en sorte. »

Author : Xavier DE JARCY pour http://www.telerama.fr/

Vignette de l’article : Kossi Aguessy, chaise Useless Tool. Photo: Masaki Okumura