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Milan : le design avant l’Expo

Du 14 au 19 avril, la capitale lombarde vibrera au rythme de son célèbre Salon du meuble… Revue de détails en avant-première.

Les Salons se suivent, mais ne se ressemblent pas. Changement de patron, cette année, à la tête du célèbre Salone del Mobile de Milan à la suite d’un jeu de chaises musicales opéré par FederlegnoArredo, la puissante fédération italienne du bois et de l’ameublement – 67.500 entreprises, 27,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2013 -, laquelle détient 100 % du Comité organisateur du Salon du meuble italien (Cosmit). Après moins de deux ans au poste, Claudio Luti, également PDG de Kartell, fameux éditeur transalpin, a été débarqué fin 2014, cédant sa place à l’ex-vice-président du Salon, Roberto Snaidero, désormais « calife ». En guise de lot de consolation, Claudio Luti, lui, a été nommé, le 22 janvier, « ambassadeur de l’Expo Milano 2015 », qui ouvre le 1er mai. En attendant, la 54e édition du Salon du meuble, elle, aura lieu du 14 au 19 avril, dans le Parc des Expositions de Rho, au nord-ouest de Milan, pour sa partie In et, pour sa partie Off, dans une ribambelle de lieux du centre-ville.

Pouvoir d’attraction

Toutes les entreprises sont déjà dans les starting-blocks : les B&B Italia, Molteni, Poliform, Minotti, Flexform, Moroso, Vitra, Gufram, Cappellini, Cassina, Artemide, Flos, Poltrona Frau, Artek, Knoll et autres hexagonales Ligne Roset ou Roche Bobois. Les designers itou : des incontournables – Philippe Starck, Konstantin Grcic, Patricia Urquiola, Jaime Hayon, Tokujin Yoshioka, Jasper Morrison, Nendo… – aux nouvelles têtes, tels l’Allemand Christian Haas chez l’éditeur japonais Karimoku ou le Suisse Philippe Bestenheider chez le fabricant italien Driade. Plus discrets ces derniers temps, les deux frères brésiliens Humberto et Fernando Campana promettent un feu d’artifice : scénographie au Palazzo Litta, Pavillon des merveilles dans le jardin botanique de Brera, ainsi qu’une flopée de nouveaux objets (Lasvit, Edra, Louis Vuitton…). Enfin, les « starchitectes », eux aussi, sont sur le pont : l’Anglais David Adjaye et l’Américain Daniel Libeskind dessinent des pièces pour Moroso, le Suisse Philippe Rahm une installation pour Artemide et l’Anglaise Zaha Hadid se fait charmeuse de serpents, transformant l’hôtel Bulgari avec une installation baptisée « Serpenti » (Serpents).

Le Salone, en tout cas, n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction, ni de son statut de vitrine mondiale du design. A preuve, cette année, entre autres, en vedette américaine : la présence – une première ! – du célèbre site californien de location de meublés Airbnb qui, pour l’occasion, investit provisoirement – c’est son credo ! – un splendide palais de style baroque, le Palazzo Crespi, pour y déployer les résultats de son partenariat avec Fabrica, le centre de recherche sur la communication de la firme Benetton. Baptisée « Housewarming », traduction : « Pendaison de crémaillère », cette vaste « installation expérimentale » réunit une vingtaine de designers qui réinterprètent « le concept de l’accueil ». Objectif : « Célébrer les interactions qui se créent entre les hôtes et leurs invités lorsqu’on partage une maison et la manière dont ces relations uniques peuvent être engendrées à travers un accueil simple. » (sic !)

Affluence des marques de mode

Les marques de mode, elles aussi, se bousculent au portillon. Ainsi, la Maison Emilio Pucci habille-t-elle d’un nouveau motif la version définitive et rembourrée (re-sic !) de la chaise en plastique Madame de Philippe Starck (Kartell). Fendi, quant à elle, dévoilera sa collaboration avec les frères Campana « The Armchair of thousand eyes », un fauteuil composé de plus de 100 Bag Bugs, les petits monstres en fourrure de la maison. De son côté, la Maison Christian Lacroix tisse un tapis pour la firme néerlandaise Moooi. Avec le projet Clarks : Rebooted, le chausseur anglais Clarks fait revisiter son emblématique modèle Desert Boot – qui fête ses soixante-cinq ans – par une quinzaine de créateurs, dont les designers londoniens Faye Toogood, Alexandra Llewellyn et Kacper Hamilton. Rayon Souliers encore, avec le projet intitulé « Re-Inventing Shoes » cornaqué par United Nude et 3D Systems : cinq prototypes réalisés en 3D par les designers anglais Ross Lovegrove et Michael Young et par les architectes Ben van Berkel (Pays-Bas), Zaha Hadid (Royaume-Uni) et Fernando Romero (Mexique). La Maison Hermès délaisse, cette année, les objets pour se concentrer sur sa gamme de papiers peints et de textiles. A l’inverse, Louis Vuitton poursuit sa collection Objets nomades en faisant plancher sur ledit thème un cortège de designers : Barber & Osgerby, Atelier Oï, Patricia Urquiola, Raw Edges, Maarten Baas, Nendo… Enfin, après le japonais Nendo, l’an passé, la firme COS, filiale hype de H&M, fait appel au duo new-yorkais Snarkitecture – Daniel Arsham et Alex Mustonen – pour métamorphoser le showroom du Spazio Erbe en une installation « inspirée par la légèreté et la luminosité de la collection Printemps-Eté 2015 ».

La « mobilité urbaine » en question

L’industrie automobile reste évidemment à l’affût, comme en témoigne moult événements collatéraux. Après le couple amstellodamois Scholten et Baijings, en 2012, la firme automobile Mini s’offre, cette fois, les services de Jaime Hayon pour concevoir « une installation fantastique sur la mobilité urbaine » (re-re-sic !). Avec Perspectives urbaines, le designer espagnol n’oeuvre pas sur une voiture, mais sur le Mini Citysurfer Concept, une trottinette électrique pour laquelle il dessine notamment quelques accessoires (casque, veste…). A contrario, l’Argentin Alfredo Häberli, lui, imagine carrément un concept-car pour la firme allemande BMW, mais une auto davantage habitacle que véhicule. D’autres firmes, sous couvert de scénographies grandioses, en profitent surtout pour exhiber leurs derniers modèles : ainsi en est-il de la société Jaguar avec l’installation Word Cloud pour montrer, en regard, la nouvelle XE Sports Saloon, et de Ford, qui sponsorise, pour le Salon officiel, l’exposition « Favilla, à chaque lumière une voix », une « installation interactive qui interprète la science de la lumière à travers une expérience immersive », et présente, non loin, son dernier coupé GT.

Le Salone ne serait pas ce qu’il est sans ses quelques habituelles curiosités, voire provocations. Ainsi, au Palazzo Litta, deux « monstres » du design transalpin, Andrea Branzi et Michele De Lucchi, déploient une exposition intitulée « L’Esthétique de la misère », « un sujet souvent exprimé dans les arts plastiques, le cinéma et la littérature, mais fondamentalement étranger à la culture du design ». L’installation résulte d’un atelier qu’ils ont mené avec des étudiants de la faculté de design du Politecnico de Milan et propose « 16 environnements sociaux » basés sur le concept de « la misère ». Pis, dans le quartier Ventura-Lambrate, royaume des écoles de design, la Design Academy d’Eindhoven présente « Eat Shit », littéralement « mange la merde ! », première exposition de son nouveau département baptisé « Food Non Food » : « La nourriture, c’est la vie. Et l’apport mène à la production. Cela signifie, donc, quelque chose, d’examiner également l’une des plus puantes conséquences de l’alimentation : les excréments et les déchets. Les excréments sont notre ‘’signature », les révélateurs de la santé et de la culture d’une personne. Crier « Mange la merde ! » est une protestation contre les réalités contemporaines qui laissent les gens divisés et souvent affamés. » Sans doute une réaction, sinon une suite logique, au thème de l’Exposition universelle 2015 : « Nourrir la planète, L’Energie pour la vie » ?

Author : Christian Simenc pour Les Echos WE