Otl Aicher : “Les designers sont dangereux pour toute autorité souveraine”

C’est un livre passionnant. Un recueil de textes du designer graphique allemand Otl Aicher (1922-1991). Le Monde comme projet, paru en 1992, est enfin traduit en français par les éditions B42.

Il n’a pas tellement vieilli. Personnage historique du design moderniste, Otl Aicher est l’un des fondateurs en 1953 de l’école d’Ulm, l’une des plus importantes de l’époque, héritière partielle du Bauhaus, sauf qu’à Ulm il n’existait aucune formation en peinture ou en sculpture : pas question de faire « du Mondrian en meuble ».
Dans les années post-nazisme, AIcher veut, à travers la communication graphique et la production d’objets, humaniser la vie quotidienne. Revenir aux choses, aux produits, à la rue. Contre le symbole, contre l’art pour l’art et contre la religion, jugés irrationnels, Aicher se déclare pour l’approche analytique, objective et scientifique. Il cherche à dégermaniser l’Allemagne, allant jusqu’à supprimer les majuscules de tous les noms communs ou propres, ce que l’édition de ce livre reflète fidèlement.

Embrassant toute l’étendue de sa discipline, du design d’objets au graphisme en passant par l’architecture, Aicher se dépeint en créateur désabusé, en moraliste inquiet. En 1967, le gouvernement allemand a fermé l’école d’Ulm, jugée trop subversive. « C’était sous une démocratie, note le designer. Une démocratie qui se veut comme représentative, une démocratie dirigiste. Sous nos yeux, l’Etat réduit à néant une culture critique et analytique et transforme la créativité en production de belles façades et beaux emballages. Le show doit être sans cesse plus chatoyant. »


Homme de rigueur, admirateur d’un Hans Gugelot (designer des produits électroniques Braun, avec Dieter Rams) ou d’un Charles Eames, Aicher s’emporte contre le postmodernisme des années 1980, accusé de réduire les objets en signes séducteurs. Il prend en exemple un concours de poignée de porte, où le beau est préféré au pratique : « Alessandro Mendini proposa comme projet au concours de poignée de porte celle de Walter Gropius, dans une version colorée, plus pop. Mais ce n’était pas la réalisation la plus aboutie de Gropius. Certes, la poignée est composée d’un cylindre préhensile. La paume de la main s’y trouve bien. Mais le pouce et l’index se retrouvent dans une zone de conflits générée par des concepts formels opposés. (…) Mais, mon Dieu, si Mendini s’était penché sur ce problème ! S’il avait commencé par étudier la relation entre la poignée et la main… »

Non seulement Aicher s’insurge, en héritier d’un Adolf Loos, contre la transformation des objets du quotidien en œuvre d’art, mais il dénonce aussi l’économie de la culture. Ainsi, « la stratégie de l’économie de promotion de l’art, de soutien aux festivals, concerts symphoniques et expositions, de construction des musées, de financement des galeries (…) permet de détourner l’attention du fait que l’industrie, principalement l’industrie chimique, mais également l’industrie automobile et même l’industrie des loisirs, sont les premières sources d’empoisonnement et de pollution de notre civilisation contemporaine. (…) Le pouvoir a toujours utilisé l’art pour se justifier et se sublimer à travers lui. La culture, pour une grande part, a toujours été une culture de domination. »

Dans cette société de gaspillage, soumise à un jeu des apparences sans cesse stimulé par le stylisme (ce que, soit dit en passant, son adversaire Mendini dénonce dans des termes voisins), Aicher rappelle que le rôle du designer est de concevoir des produits « corrects, vrais, beaux et utilisables ». Tout en constatant que ces caractéristiques sont parfois opposées : la belle forme ne naît pas nécessairement de la juste fonction. Au designer de concilier ces impératifs.

Graphiste avant tout (il a conçu l’identité visuelle de la compagnie aérienne Lufthansa et les pictogrammes des Jeux olympiques de Munich, en 1972), Otl Aicher estime que son métier est l’une des dernières professions libres. Pas de diplôme, pas de structure professionnelle corporative, pas de norme, de formulaire ou de directive. Seul le savoir-faire compte. Un designer graphique, dit Aicher, est comme un écrivain ou un chanteur de rock.

En fin de compte, Aicher s’affirme darwinien : la nature, explique-t-il, n’est pas déterminée. Elle est livrée à l’épreuve de la vie, des faits, des effets. Elle n’est pas unitaire, mais variée, croisée. A son exemple, les designers, qui vivent de projets et de remises en question, sont « dangereux pour toute autorité souveraine ». Car « l’état constitutif de notre civilisation est celui de la détermination. Tout est déterminé, déterminé par les plus hautes autorités. » Sans être toujours d’accord avec lui, on prend plaisir à le lire, à l’entendre affirmer ses convictions, ses déceptions, ses espoirs. Et l’on se dit que le design, aujourd’hui, a bien besoin de gens qui, comme Aicher, réfléchissent au sens de leur action.

Author : Xavier de JARCY pour Télérama

Vignette de l’article : Otl Aicher et les étudiants de l’école de design d’Ulm, identité visuelle de la compagnie aérienne Lufthansa, à partir de 1963. Ulmer Museum, Crédit photo HfG-Archiv Ulm