Pablo Reinoso fait rugir le design

Pendant tout l’été, une exposition à la Maison d’Amérique Latine à Paris présente le design excentrique de l’Argentin Pablo Reinoso.

Les riverains la chérissent pour son patio/terrasse donnant sur un jardin à la française, encore relativement préservé des touristes. Mais la Maison d’Amérique latine (ancienne résidence du célèbre Dr Charcot) a d’autres atouts cachés. Elle propose régulièrement des expositions, en entrée libre, et invite cet été l’artiste et designer argentin (vivant à Paris) Pablo Reinoso. Peu de pièces mais un concentré de trente ans de carrière (façon mini-rétrospective) et une sculpture en bronze produite pour l’occasion – banc circulaire aux ambitions de montagnes russes exposé dans la cour (sur rue) de l’hôtel particulier. On croise beaucoup l’artiste dans l’espace public — à Lyon, sur les berges de Saône, et bientôt sur le parvis de la Tate Britain à Londres —, un peu moins sur les cimaises, profitons-en.


Il était une fois une chaise

Deux cadres (qui n’encadrent aucun tableau) s’offrent une étreinte ; des chaises, perchées l’une sur l’autre, jouent les acrobates ; un banc semble vouloir prendre la poudre d’escampette, contaminant au passage l’espace environnant ; un mur de coussins rend son dernier souffle. Le design de Pablo Reinoso n’en est pas vraiment un ; il raconte avant tout des histoires qui auraient plu à ce bon vieux Jonathan Swift. Contes farfelus ravissant les enfants, et projetant les adultes dans un monde où l’objet échappe (enfin) à leur contrôle. C’est ce qu’il y a de bien avec le travail de Reinoso : accessible par sa poésie, son humour (et sa technicité) mais également riche d’une certaine férocité politique — dès qu’on veut bien en gratter un peu le vernis.

Retour à l’état sauvage

Avec Reinoso, la matière s’ensauvage et le mobilier avec lui. Le bois, qu’il sculpte avec virtuosité (passionné d’ébénisterie, il passe son enfance dans l’atelier de son grand-père menuisier) revient à l’état de liane. Le cintrage (un défi pour les designers du 20ème) lui sert non pas à fabriquer une assise en une seule pièce mais à faire naître une jungle. A bas les meubles domestiqués, bien sages ; les formats standardisés du mobilier public, policés, uniformes. Au sous-sol de l’exposition, un « chemin » de marbre évoquant les rigueurs formelles de l’art minimal héberge sous sa peau un hôte – veines palpitantes ou vers de terre sous-cutanés. Pied de nez à l’histoire de l’art. Reinoso s’amuse, et invite (au passage) le mobilier à s’émanciper. Insurrection contre l’ordre établi dont la chaise Thonet (icône du design), accrochée au mur à l’horizontale, ou malmenée sur une vidéo par la chorégraphe Blanca Li, vient signer la nouvelle ère. Tout comme ce plancher exilé au plafond qui finit par approvisionner en bois la cheminée, en feu de joie suicidaire. On jubile.

Author : Céline PIETTRE pour Exponaute

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Vignette : Pablo Reinoso à la Maison d’Amérique latine, Paris, 2015 © Exponaute