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*** Achille Castiglioni, le maestro italien du design

L’Italie fête le centenaire de l’un de ses designers phares, Achille Castiglioni. Un inventeur d’icônes, non dénué d’humour et un géant pour ses pairs.

Faites l’expérience : demandez autour de vous quel est l’objet que les amateurs de design acquièrent en premier ? Depuis plus d’un demi-siècle, deux pièces tiendront la corde : un moelleux fauteuil en cuir serti dans une coque de bois moulé – le Lounge Chair, signé Charles & Ray Eames – et… un curieux lampadaire constitué d’un abat-jour en forme de coupole chromée, suspendue à un immense pied métallique arqué, lui-même fixé à un solide parallélépipède en marbre. Produit par la société Flos, le lampadaire Arco date de 1962. Cette star des salons et salles à manger est l’oeuvre du fameux designer italien Achille Castiglioni, dispau en 2002 et dont on célèbre, cette année, le centenaire de la naissance (lire encadré p. 50).

À l’époque, se passer du classique et sacro-saint plafonnier, tout en offrant une mobilité à la table, relevait d’une extrême audace. Mais sa réussite tient surtout à cet ingénieux système de contrepoids : 50 kg de marbre blanc qu’on peut néanmoins déplacer à l’envi grâce à une simple astuce. Il suffit d’introduire dans le trou prévu à cet effet un banal manche à balai et le tour est joué. « Le lampadaire Arco est devenu une icône, observe Carlo Castiglioni, fils du designer et actuel président de la Fondation Achille Castiglioni, à Milan. Il a été énormément plagié, pas seulement dans l’idée, mais aussi dans certains détails de son mécanisme, mais mon père s’en amusait toujours :  »Si le produit est copié, c’est qu’il est bon ! » répétait-il. » Le lampadaire Arco révèle en tout cas le génie inventif de ce bricoleur d’exception. « La modernité, aimait à dire Achille Castiglioni, ne réside pas dans le style qui n’en est qu’un effet, mais dans l’observation de l’homme et dans la découverte de la nouvelle réalité de ses besoins qui changent avec l’époque. »

Achille Castiglioni fait partie de cette génération de maestros de l’après-guerre à laquelle revient le mérite d’avoir inventé le design en Italie – ce dernier sera introduit officiellement à la 7e Triennale de Milan, en 1940. Aussitôt diplômé en architecture au Politecnico de Milan, en 1944, Achille rejoint l’agence créée six ans plus tôt par ses frères, Pier Giacomo, l’aîné, et Livio, le benjamin. Le Studio Castiglioni sera d’abord tricéphale, puis bicéphale – lorsque Livio quitte la fratrie en 1952 pour faire route en solo -, avant qu’Achille ne poursuive seul, lorsque Pier Giacomo meurt en 1968. « En réalité, raconte Carlo Castiglioni, mon père, dans son activité de designer, a eu deux vies complètement différentes : une première jusqu’à la fin des années 60, alors qu’il travaillait littéralement en symbiose avec son frère Pier Giacomo, puis une seconde après la mort de celui-ci. »

À l’instar de nombre de ses confrères, Achille Castiglioni vient au design par ses études d’architecture. S’il peut, à l’époque, réaliser une ribambelle de projets en vue de la modernisation du cadre de vie, c’est grâce à une poignée de fabricants désireux, après-guerre, de relancer leur activité et à une industrie italienne alors ouverte à la nouveauté. Attentif et curieux de tout, Castiglioni affiche d’emblée une profonde singularité : il est le premier à « décréter » qu’un designer ne doit pas se sentir obligé de créer des formes ex nihilo, mais peut aussi reconsidérer celles existantes, en particulier si elles se révèlent pertinentes dans la durée et ne demandent, au final, qu’à être réadaptées pour un usage contemporain. Cette méthode, plus tard baptisée « Re-Design », fera sa force.

Un exemple : le guéridon Cumano (Zanotta, 1979). Produite au xixe siècle, cette typologie de tables servit, notamment, à meubler les premiers jardins d’hiver. Après avoir compulsé de nombreux catalogues, Castiglioni revisite une forme existante pour l’améliorer. Résultat : il adjoint une rotule sur le pied, le rendant illico pliable, puis perce un trou dans le plateau, ce qui permet de le ranger en l’accrochant. Ni plus, ni moins. En filigrane, on lit toute l’intelligence du regard que le designer porte sur les objets.

La poésie du quotidien

Façon Duchamp, les siens sont parfois des collages, à la manière des ready-made. Castiglioni n’hésite pas à les recomposer ou à en redistribuer les fonctions, avec un minimalisme un brin ironique. Nous sommes à l’orée des années 60. Qu’est-ce qui éclaire bien ? Un phare de voiture. Quel est l’objet dont les dimensions varient à l’envi : une canne à pêche télescopique. Comment bien stabiliser un objet au sol : avec un contrepoids.

Voilà comment, avec quelques pièces hétéroclites, plus un habile détournement des usages et des références constructives, Castiglioni et son frère Pier Giacomo imaginent le lampadaire Toio (Flos, 1962) : une tige en acier télescopique, qui permet de moduler la hauteur de 158 à 195 cm, surmontée d’un phare d’automobile – à l’époque importé des Etats-Unis -, le tout maintenu au sol par… le transformateur. Seule différence avec Duchamp toutefois, Castiglioni ne cherche pas à conférer une aura d’unicité à ses objets, ni à les arracher à leur destinée de « produits ». « Il y a une relation de curiosité réciproque entre l’utilisateur et l’objet, un rapport de complicité né d’un usage apprivoisé et même une certaine affection », estime le designer.

Avec une assise qui a démontré son efficacité ergonomique, un siège de tracteur, il conçoit le tabouret Mezzadro (Zanotta, 1971). Ladite sellette agricole est ainsi montée en porte-à-faux sur un ressort à lame de wagon-lit, lui-même stabilisé par une traverse en bois. Mieux : avec une selle de bicyclette, il concocte un désopilant tabouret culbuto, lequel trouve aussi son origine dans l’époque. Castiglioni, qui trouve pénible la station debout dans les cabines téléphoniques publiques, rêve à un siège idoine. L’insolite Sella (Zanotta, 1983) associe une selle de vélo, un pied en tube d’acier et une base en fonte, basculante. Un jour, le designer triture une bobine de bande magnétique. Celle-ci l’inspire pour imaginer la lampe de bureau Lampadina (Flos, 1972) : la bobine servira de base. Et, en lieu et place de la bande magnétique, il enroule le câble. Pour caler ce dernier, il perce une encoche, puis fore un trou de manière à pouvoir fixer la lampe au mur, façon applique. Ne reste plus qu’à y adjoindre une ampoule, qu’il plante droite, quasi nue. Lumineux !

Un « designer conceptuel »

L’objet, pour Castiglioni, fut un champ d’exploration sans fin. Chez cet adepte de la forme minimale, l’inspiration première vient souvent du cadre quotidien et de la multitude de produits ordinaires qui le peuple, items qu’il a recherchés et collectés tout au long de son existence. « Castiglioni est une figure clé du design, il était tout sauf dogmatique. Il avait un regard et une sympathie pour la beauté des produits anonymes.

Dans ces objets de la vie de tous les jours, il savait déceler la poésie », souligne le designer allemand Konstantin Grcic, auteur de la baladeuse Mayday et de la lampe OK, version revisitée avec Led d’un luminaire dessiné en 1971 par… Castiglioni : la Parentesi. « Je pense à lui comme le premier designer conceptuel, l’inventeur d’une méthode de design opportuniste basée sur un haut niveau de curiosité et une grande capacité à détecter le potentiel de tous les objets faits par l’homme, ajoute son confrère anglais Jasper Morrison. Il a reconnu la futilité d’essayer indéfiniment de réinventer le monde et trouvé, a contrario, une manière de le ‘retraiter’. » Souvent avec humour.

Sa célèbre lampe Snoopy (Flos, 1967), qui permet un éclairage concentré vers la zone d’utilisation, tire son nom de la ressemblance entre la silhouette de son réflecteur et… la vedette du comic-strip « Peanuts », de Charles Schulz. Tandis que son fauteuil Sanluca (1960, Gavina, puis Knoll, puis Bernini, enfin Poltrona Frau), lui, se joue des codes du fauteuil club, distillant une idée de souplesse, malgré une raideur apparente. Celui-ci fera le miel de Philippe Starck, pour son fauteuil Richard III (Baleri, 1981).

Un expérimentateur espiègle

Esprit perpétuellement en éveil, Achille Castiglioni fait preuve d’une grande justesse par rapport à l’époque dans laquelle il vit. Pas étonnant si ses créations traversent allègrement le temps, qu’il s’agisse d’une montre, de couverts ou d’une cuillère à mayonnaise. Au fil de sa longue carrière, l’homme fut aussi un expérimentateur hors pair. À preuve : la collection de luminaires Cocoon qu’il imagine à partir d’un plastique à pulvériser importé des Etats-Unis, où il avait été mis au point après la guerre pour désarmer les navires de la Marine. Le procédé de fabrication est unique en son genre : le produit aérosol est diffusé en même temps que de l’eau sur la structure métallique des objets, en l’occurrence des lampes (Taraxacum, Gatto, Fantasma ou Viscontea). Au séchage, le matériau se tend sur la structure, dessinant illico d’étonnantes silhouettes fantomatiques.

Le nombre de créations siglées Castiglioni dépasse largement les 200 (Flos, Zanotta, Alessi, Danese, Cassina, De Padova, Brionvega, Ideal Standard…) et la plupart ont été diffusées en masse : le designer y tenait mordicus ! Ce qui, pour l’heure, n’est pas du goût du marché. « Très rares sont les objets qui circulent, raconte Didier Jean Anicet, propriétaire de la galerie A1043, à Paris. Personnellement, je n’ai jamais vu passer de prototypes ou de pièces anciennes. J’ai eu pendant très longtemps une suspension Teli, une édition de 1973, l’année de sa mise en production. Elle n’est partie qu’en décembre dernier, via le site de vente spécialisé américain 1stdibs. Bien qu’il soit un immense designer, Castiglioni n’a aujourd’hui quasiment pas de cote. La raison est simple : ses objets ont été massivement édités, et près des trois-quarts le sont encore aujourd’hui. Or, le marché, comme on le sait, fonctionne sur la rareté. Bref, tout le travail reste à faire. »

Il n’empêche, de cette production sourd une grande dose de malice et un esprit à nul autre pareil. Fan de cinéma et de Jacques Tati en particulier (« C’était, pour mon père, la personne qui avait su, de la meilleure façon possible, interpréter les contradictions de la vie moderne », dixit son fils Carlo), Achille était un être espiègle. Pour un concours lancé par la société Borsalino, il avait moulé un feutre autour d’un moule à cake, intitulant son projet avec humour : « The Man in the Pudding Hat ». Bref, chapeau bas !

Les expositions du centenaire

Milan fête, cette année, le centenaire de la naissance d’Achille Castiglioni. Pour les passionnés, un lieu reste incontournable, d’autant qu’il respire quarante ans de création, de 1962 à la mort du designer en 2002 : son bureau, devenu le siège de la fondation qui porte son nom. Dans ce vaste appartement face au Castello Sforzesco, on trouve de nombreux dessins, photos, maquettes, prototypes et autres produits finis. C’est ici que débute cet hommage, « L’Anno di Achille » (« L’Année d’Achille ») avec, jusqu’au 30 avril, l’exposition intitulée « 100 x 100 Achille » qui rassemble 100 objets anonymes envoyés par 100 designers internationaux, dont Konstantin Grcic et Jasper Morrison. Cette présentation sera suivie d’une seconde, de mai à décembre, reprenant l’exposition « Mobilier italien » montée à Tokyo en 1984. Enfin, le Triennale Design Museum de Milan concocte, pour le quatrième trimestre 2018, une vaste rétrospective monographique.

Fondazione Achille Castiglioni, Piazza Castello, 27, Milan. Visite sur rendez-vous, réservation obligatoire : www.fondazioneachillecastiglioni.it

Des créations largement éditées

Les éditions de pièces signées Achille ou Achille & Pier Giacomo Castiglioni encore disponibles aujourd’hui sont légion. Ainsi, la marque de mobilier Zanotta continue-t-elle de fabriquer la bibliothèque Joy, la table basse Baselo, le guéridon Cumano, le tabouret Mezzadro, la table de travail Leonardo, le cendrier Servofumo ou encore le porte-parapluie Servopluvio. Idem chez le spécialiste en luminaires Flos avec Taccia, Toio, Arco, Snoopy, Aoy, Fucsia, Gatto, Luminator, Lampadina, Parentesi, Splugen Brau… La maison d’édition danoise Karakter distribue plusieurs meubles et objets, comme le secrétaire Rampa, la console Comodo, ainsi que les étagères Trio, Lungangolo et Pensile.

À l’occasion du centenaire, le spécialiste des arts de la table Alessi réédite, en série limitée, les couverts Dry (photo), les tasses Bavero et la corbeille à fruits-égouttoir AC04. De son côté, The Conran Shop sort une « édition spéciale » de la lampe Snoopy, avec un réflecteur en métal blanc émaillé.

Auteur : Christian Simenc pour les Echos

Vignette de l’article : La lampe de bureau Lampadina (éditée par Flos, 1972), inspiré d’une bobine de bande magnétique ©Courtesy Fondazione Achille Castiglioni

Ci-dessus : Les plans du luminaire, dont la structure audacieuse repose sur un ingénieux contre-poids en marbre de 50 kg ©Courtesy Fondazione Achille Castiglioni

Pertinence et intérêt de l’article selon designer.s !

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(i) . Informatif