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*** Et L’Italie créa le design

Audace, fantaisie, modernité… Depuis plus d’un demi-siècle, les créateurs italiens règnent en maître sur la planète design. L’incontournable Salon du meuble de Milan, qui s’ouvre début avril, témoignera, une fois de plus, de la belle vitalité de cette emblématique industrie transalpine.

Bien sûr, il y a les Scandinaves, Danois en tête. Bien entendu, il y a les Japonais. Et puis aussi les Brésiliens. Et les Français. Voire les Américains. Mais avant tout, et malgré tout, il y a les Italiens : en matière de design, ils font encore la loi du style et du marché. Sans doute parce qu’ils peuvent compter sur des icônes et des créateurs conjuguant inventivité, audace et sens de l’humour. Sans doute parce que ces derniers s’appuient, comme en mode, sur un réseau dense d’entreprises familiales aux ambitions globales. Voici comment le design « made in Italy » continue de régner sur nos intérieurs.

Un style « incredibile »

C’est à la fin des années 60 que le design italien explose avec l’apparition de grandes figures emblématiques comme Joe Colombo, Gaetano Pesce, Gae Aulenti, Andrea Branzi, Ettore Sottsass ou Michele De Lucchi. Souvent, ils ont étudié à la très réputée École polytechnique de Milan, fondée en 1863 et destinée à former les meilleurs ingénieurs, designers et dessinateurs industriels. Déjà, avant cet âge d’or, Gio Ponti, Piero Fornasseti, Franco Albini ou les frères Castiglioni avaient eux aussi marqué l’histoire, mais de manière plus individuelle et pondérée. « Dans les années 60, il y a un réel débat d’idées, on assiste à la percée de grands mouvements, les designers inventent des formes et des concepts complètement nouveaux », explique Dominique Forest, conservatrice en chef au musée des Arts décoratifs à Paris. Au même moment naissent de nouveaux matériaux innovants comme le plastique, qui va leur donner les idées les plus audacieuses et participer au rayonnement du design italien. En 1972, l’exposition « Italy, the New Domestic Landscape » au MoMA de New-York fait littéralement exploser le design italien aux yeux du monde, alors que les magazines de décoration transalpins deviennent la référence ultime.

« Les Français ont l’élégance, les Allemands ont la rigueur et les Italiens la fantaisie », commente Raphaella Riboud, codirectrice de la Galerie italienne à Paris. « Ces derniers font des meubles sensuels, fantaisistes, colorés », poursuit-elle. S’ils se distinguent par l’innovation technologique, l’émotion et l’humour ne sont pas délaissés, bien au contraire. Le pouf-poire Sacco dessiné par le trio Cesare Paolini, Franco Teodoro et Piero Gatti, le fauteuil Joe en forme de gant de base-ball signé De Pas, D’Urbino et Lomazzi ou le Up5-Up6 de Gaetano Pesce, métaphore d’une mère reliée à son enfant, sont célébrés et exposés dans les plus grands musées du monde. « Le design italien est très précurseur, avant-gardiste. Il y a une vraie prise de position des designers, ils sont souvent à la frontière de l’art », indique Annie Raucoules, responsable du show-room Silvera du boulevard Saint-Antoine à Paris. Le mobilier de la marque Gufram incarne cette volonté de s’affranchir de la norme. Le canapé Bocca, hommage à Salvador Dalí, ou le portemanteau géant Cactus témoignent de la désinvolture et de la fougue de certains designers de l’époque.

La force du tissu industriel

Les plus importantes maisons d’édition naissent entre les années 50 et 70, dans un contexte de boom économique, alors que l’Italie, en pleine reconstruction, connaît une très forte croissance. Kartell, B & B Italia, Cappellini, Zanotta ou Flos témoignent de cette nouvelle vision moderne et industrialisée de l’ameublement et répondent aux exigences de la culture de masse. « Il y a eu dans ces années d’une grande vitalité une explosion d’énergie constructive, un profond désir de balayer le passé et de créer un nouveau monde. Le design italien est né de cette envie de renouvellement mais aussi de la rencontre entre de brillants jeunes designers et des entrepreneurs qui, comme moi, voulaient prendre le risque de faire des choses nouvelles », témoigne Aurelio Zanotta, fondateur de la maison qui porte son nom. Une réelle complicité naît entre fabricants et créateurs. Cette relation donne son impulsion et son identité au design italien. « Il y a en Italie une fidélité et un grand engagement des industriels envers leurs designers, ils mettent tous les moyens à leur disposition », souligne Dominique Forest.

Deux régions sont les berceaux de cette industrie : la Lombardie, pour le mobilier, et la Vénétie, davantage spécialisée dans le verre et les luminaires, tradition de savoir-faire oblige. Et ces PME majoritairement italiennes, encore souvent familiales, règnent sur le marché. « Les dirigeants restent très longtemps à la tête de leur entreprise, ils ont une image de capitaine de navire et une vraie aura », remarque Dominique Forest. Mais ces pépites commencent à attirer les capitaux étrangers. Le rachat le plus important de ces dernières années est celui du groupe Poltrona Frau (englobant Cassina et Cappellini) par Haworth en 2014. Le géant américain du mobilier de bureau a également acquis les usines de la ville de Meda qui fournissent tout le groupe Poltrona Frau afin que la production reste en Italie. En effet, comme en mode, le label « Made in Italy » fait vendre, valorisant un réseau d’artisans expérimentés et de petites usines célèbres pour leur savoir-faire raffiné, notamment dans les secteurs du verre et du cuir. D’autant que tradition rime ici avec innovation. « Chez nous, chaque produit est une petite révolution, un défi technique, esthétique et social », explique Gianluca Armento, directeur général de Cassina. Une entreprise qui, malgré son rachat, est restée de taille moyenne, avec 230 employés et 90 000 pièces de mobilier produites par an. « Cette cadence permet une collaboration étroite avec la trentaine de designers, d’architectes et d’ayants droit avec lesquels nous travaillons, et une grande précision technique. Chez nous, il faut entre dix mois et trois ans pour concevoir un produit », poursuit-il. « La clé de notre succès est de ne faire appel qu’à des designers extérieurs venant d’horizons différents. Nous allons chercher les talents et on s’engage ensemble à aller vers le progrès », ajoute Gianluca Armento. Au prochain Salon du meuble de Milan, Cassina présentera ainsi des nouveautés signées de l’Espagnole Patricia Urquiola, du Français Philippe Starck, de l’Allemand Konstantin Grcic et de l’Italien Piero Lissoni.

Cette puissance industrielle et ce savoir-faire attirent effectivement les plus grands noms de la planète. La rencontre entre Philippe Starck et la marque Kartell, spécialiste du mobilier en plastique, en est l’illustration : certains produits comme la chaise Ghost ou le tabouret La Bohème battent des records de vente. Les frères Ronan et Erwan Bouroullec, Français eux aussi, travaillent également pour de nombreuses maisons d’édition transalpines telles que Magis, Flos, Cassina ou Alessi. Pour Ronan Bouroullec, « l’Italie est une grande fabrique, on peut tout y inventer car nous avons les meilleurs savoir-faire sous la main. Les ingénieurs ont une vraie culture du design et un grand respect de notre travail. »

Des icônes en pleine forme

Comme en mode, encore, la force du design italien repose sur des grands noms qui ont créé des icônes. Parmi eux, le Milanais Joe Colombo, mort à 41 ans en 1971. Précurseur, il se passionne bien avant ses confrères pour les systèmes modulaires et le mobilier multifonction, proposant formes novatrices et meubles techniquement très aboutis. Parmi ses créations phares, l’imposant fauteuil coque Elda, les chaises Universale démontables et empilables ou le fauteuil Tubo, dont les éléments s’encastrent à la manière des poupées russes, trouvent encore leur place dans les intérieurs contemporains.

Autre figure marquante, le flamboyant Ettore Sottsass. De la célèbre machine à écrire Valentine d’Olivetti, dessinée en 1969, à la fondation du groupe Memphis dans les années 80, le designer anticonformiste et engagé a exploré tous les champs de la création avec une grande liberté. La bibliothèque Carlton et la lampe Tahiti témoignent par exemple de son amour pour les couleurs explosives et les formes asymétriques. « Le travail de Sottsass comme celui d’Andrea Branzi a une influence capitale pour moi : ils avaient une approche globale du design. Pour eux, il n’y avait pas de hiérarchie entre les produits, ils pouvaient faire avec la même poésie et sensibilité un aéroport ou un cendrier, dans une recherche constante d’excellence », confie Ronan Bouroullec.

Gae Aulenti, rare femme dans le milieu très masculin du design, disparue en 2012, est notamment célèbre en France pour avoir transformé l’ancienne gare d’Orsay en musée ou pour l’aménagement des salles d’exposition du Centre Pompidou. Au-delà de l’architecture, elle a créé tout au long de sa carrière des meubles et objets devenus cultes. Parmi eux, le mobilier de jardin Locus Solus, star du film La Piscine, de Jacques Deray, aux côtés d’Alain Delon, Romy Schneider et Jane Birkin, et bien sûr la lampe Pipistrello, dont l’abat-jour rappelle la forme d’une chauve-souris. Cinquante ans après sa création, elle demeure l’un des best-sellers de la maison Martinelli Luce.

Le luminaire est d’ailleurs une des forces du secteur. En tête des ventes depuis plusieurs décennies, on retrouve les créations des frères Castiglioni : le lampadaire Arco inspiré de l’éclairage urbain, la spectaculaire Taccia ou la Snoopy, dont la forme rappelle le nez du célèbre chien de bande dessinée. Quant à la sculpturale Atollo de Vico Magistretti, la très technique Tizio de Richard Sapper ou la néobaroque Bourgie de Ferruccio Laviani, elles demeurent des icônes « bankable ».

La relève est bien là

Si les grandes signatures, vénérées, continuent de faire vendre, qu’en est-il de la nouvelle génération ? Luca Nichetto, Fabio Novembre, le duo Lucidi Pevere ou les décorateurs de Dimore Studio incarnent le renouveau du design transalpin. Le fantasque Fabio Novembre perpétue la tradition d’un design ludique et sensuel : ses chaises Him & Her, dont le dossier révèle les formes d’une femme ou d’un homme nu, vus de dos, ont fait le tour du monde. Le Vénitien Luca Nichetto propose des lignes pures et graphiques. Ses allers-retours entre ses deux studios, à Venise et Stockholm, expliquent sans doute une patte influencée par le minimalisme des Nordiques et privilégiant en même temps le confort et la couleur. Les designers du studio Lucidi Pevere, installé à Udine, dans le nord-est de l’Italie, revendiquant l’héritage des grands maîtres, oeuvrent avec succès dans différents secteurs : mobilier, luminaire, arts de la table.

Ces créateurs ne collaborent pas uniquement avec des marques italiennes. « Les designers contemporains travaillent avec des maisons internationales, ils vont voir ce qu’il se passe ailleurs, ils sont beaucoup moins chauvins que leurs prédécesseurs », estime Luca Nichetto. « L’Italie reste un pays rêvé pour un designer, on y trouve les meilleurs savoir-faire. Je voyage beaucoup et je peux faire la comparaison, les Italiens sont leaders », affirme-t-il. De jeunes maisons d’édition commencent aussi à éclore, comme Incipit ou Discipline. Elles prônent le « Made in Italy » et donnent leur chance aux jeunes designers, comme l’ont fait leurs prédécesseurs. Côté décoration, le duo de Dimore Studio, Britt Moran et Emiliano Salci, incarne ce nouveau chic italien avec un don pour le mélange des styles et des époques. Hôtels, restaurants, maisons privées, mobilier, ils sont sollicités dans le monde entier pour leur style inimitable et leurs mises en scène feutrées teintées de nostalgie. Une ouverture et un rayonnement qui prouvent que le design italien a de beaux jours devant lui…

Le Salon de Milan, grand-messe du design

Créé en 1961, le Salon du meuble de Milan est un rendez-vous incontournable pour tous les professionnels et amateurs du design et de la décoration. Le centre des expositions de Milan-Rho accueille chaque année plus de 2 000 exposants venus présenter leurs produits en avant-première à 300 000 visiteurs provenant de 165 pays. Une vingtaine de gigantesques halls regroupent les marques par styles, du classique au contemporain, et par produits, des luminaires au mobilier en passant par les salles de bains. Pour les marques, l’enjeu de ce Salon est énorme, elles travaillent toute l’année pour ce rendez-vous immanquable où se négocient les plus importantes transactions. En parallèle, au centre-ville de Milan, se déroule dans une ambiance beaucoup plus décontractée la « design week ». Des centaines d’évènements ouverts à tous sont organisés dans les showrooms et les galeries. Certains rendez-vous sont devenus des rituels très attendus, comme la visite de la maison de Rossana Orlandi – la prêtresse de la décoration y présente une sélection inédite et éclectique de designers -, l’exposition de mobilier vintage au Dépôt, le hangar de la galerie Nilufar, et bien sûr la mise en scène imaginée par Dimore Studio, dans son appartement du quartier de Brera. Du 4 au 9 avril 2017. www.salonemilano.it

Chiffres clés

L’Italie est le quatrième pays producteur de meubles au monde et le troisième pays exportateur. En 2016, la production annuelle s’élevait à 16 milliards d’euros, dont 9 milliards vendus à l’exportation. La France est le premier importateur de meubles italiens.

Auteure : Marie FARMAN pour Les Echos

Pertinence et intérêt de l’article selon designer.s !

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