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** Inga Sempé: «Le design n’est pas une qualité, c’est une discipline»

Après quinze ans sans expositions, la designer française a monté sa première rétrospective «Tutti Frutti» lors de la 12e Design Parade à Hyères dont elle présidait le jury du concours. Rencontre

La voix de la raison, Inga Sempé l’incarne. Lors de sa présidence du jury à la Design Parade d’Hyères, son efficacité a été redoutable. Orientée sur le design pour tous, elle a choisi quelques-uns des membres de son jury dans le secteur industriel de la discipline, marquant sa préférence pour les objets usuels, les systèmes élémentaires et la mécanique légère. Le tout a porté ses Tutti Frutti, engrenant sa première rétrospective dans le cadre magique de la Villa Noailles à Hyères.

Cet été, la 12e édition du concours s’est déroulée sous un soleil tapant et dans l’odeur des sardines grillées au bord de la mer. Inga Sempé a marqué de sa griffe l’événement en présélectionnant des candidats dont la vision portait avant tout sur le design industriel, plus que sur la pièce unique. Sa vision, c’est la production et, à terme, la vente. C’est pourquoi le jury comptait des acteurs du marché tels que Mutina, Luceplan ou encore Vitra.

Si l’on se penche sur ses productions, on en ressort séduit par les lignes, la légéreté et l’originalité qui s’inscrivent pourtant dans la rationnalité. La fonction, c’est la base. Ainsi, le canapé Ruché pour Ligne Roset (2010). Voyez un siège aéré en dessous, une structure fine qui semblerait recouverte d’une couette qu’on aurait jetée au hasard. Roset avait initialement refusé la pièce désormais célèbre. Sous le projecteur, la lampe Vaporetto, qui appartient à la collection Vapeur. Une mise à jour de la typologie de la lampe en papier, à l’allure d’une toque de cuisinier. Ses caractéristiques sont durables grâce à l’utilisation d’un matériau stable, indéchirable et lavable. Pragmatique et beau. Editeur Moustache (2009).

Son exposition à la Design Parade d’Hyères, Tutti Frutti, montre essentiellement des objets manufacturés par des petites et moyennes entreprises. La rétrospective porte sur les quinze dernières années. Des croquis flous, des dessins, une sorte de mise en place façon maison de poupée, des objets d’abord sous forme de maquette puis grandeur nature. Tapis, textiles, lampes, râpe à fromage, étagères, des objets dessinés pour des sociétés italiennes, scandinaves et françaises.

Le Temps: Vous êtes la fille de l’illustrateur Sempé et de la peintre Mette Ivers, est-ce que cela a eu une influence majeure sur votre carrière?

Inga Sempé: Je ne sais pas si ma carrière est partie de là mais le fait de dessiner oui. Même si mes parents n’avaient pas exercé leurs métiers, je me serais intéressée aux objets.

Vous militez pour le design pour tous, qu’entendez-vous par là?

On parle toujours des designers, et, par là, on entend les designers médiatisés. Or le design pour tous, il y en a partout. Les objets sont dessinés par des gens à l’attention d’autres gens. La distinction entre ce qui est médiatisé et ce qui relève du commun est importante.

Comment faire en sorte que la médiatisation ne crée pas une certaine élite?

On a du design une vision très parcellaire qui concerne surtout les objets, si on résume, qui se trouvent plus ou moins dans un salon. Comme si le design ne concernait que des fauteuils, des canapés, des tables et des lampes. J’en fais aussi, mais les fourchettes, les ouvre-boîtes sont aussi des œuvres. Le design n’est pas une qualité, c’est une discipline.

Vous avez collaboré avec de nombreuses personnalités du domaine. En quoi votre travail avec le célèbre designer australien Marc Newson vous a influencée?

Je n’ai pas réellement de modèle, mais avec Marc Newson j’ai appris à quel point il est nécessaire de maîtriser le processus technique du début à la fin. Sinon, ce sont d’autres gens qui vont le maîtriser à votre place et vont changer vos objets. Et Marc Newson dispose d’une grande culture technique, ce qui m’a appris une certaine rigueur.

Vous contrôlez l’objet du début à la fin?

Oui, je tiens à réaliser moi-même les objets de A à Z. Sauf les maquettes que je conçois mais que je ne réalise pas.

Comment choisissez-vous vos matériaux?

Je ne choisis les matériaux qu’en fonction de leur capacité à servir mon idée. Je ne travaille jamais avec un matériau spécifique, sauf si l’entreprise est spécialisée dans ce dernier.

Quelles sont vos couleurs de prédilection?

Les couleurs éteintes. De plus, je pense que ça dépend des matériaux. Il y a des couleurs que je déteste dans certains matériaux et qu’au contraire j’apprécie différemment dans d’autres.

Avec quel type d’éditeur aimez-vous travailler?

Avec des gens qui me donnent la possibilité d’aborder des domaines inhabituels. Par exemple, il n’y a qu’Alessi qui m’a proposé de dessiner des couverts. Si je pense que je peux apporter quelque chose à l’entreprise qui me mandate et que j’obtiens du respect, de l’écoute et de l’intérêt, ça m’intéresse et ça peut marcher.

Ce qui vous a aussi amenée à beaucoup créer avec des entreprises suédoises

Surtout avec les éditeurs de luminaires. Comme c’est un objet très technique comportant de nombreuses normes, beaucoup de standards et de dangers, puisqu’il s’agit tout de même d’électricité, il faut travailler avec des structures dont c’est la spécialité. En Suède, j’ai collaboré avec Westberg, en Italie avec Luceplan.

Pour les luminaires, c’est pareil du point de vue des couleurs?

Ça dépend. S’il s’agit d’un matériau transparent, il aura un impact sur vous qui recevez la lumière qui va le traverser. Tandis qu’avec du métal, il n’y en aura pas. Cela dit, globalement il n’y a pas de règles pour la couleur.

Vous êtes une des rares femmes impliquées dans le design. Comment voyez-vous le design au féminin?

Ce que je ne supporte pas, c’est quand des femmes me disent que le design au féminin relève d’une manière de faire beaucoup plus douce. Je suis effrayée par la manière dont les femmes elles-mêmes véhiculent des clichés sexistes. C’est affligeant. Certains hommes font du design très doux et très délicat et, à l’inverse, on trouve des créations de femmes qui travaillent de manière plus grossière. Je pense simplement qu’il y a des bons et des mauvais designers et ça n’a rien à voir avec le sexe.

Il y a cependant moins de femmes designers que d’hommes, avez-vous l’impression que ça commence à changer?

Oui, je pense qu’un changement s’opère. Il y a bien plus d’étudiantes en design qu’avant. Les femmes sont plus studieuses mais elles vont finalement être moins bien payées dans les jobs les plus ingrats…

Vous êtes-vous retrouvée devant des écueils sexistes au début de votre carrière?

Oui, le grand classique: on me dit que j’ai mauvais caractère. Mais vous êtes obligée d’avoir du caractère pour imposer vos idées dans une entreprise. On part du principe que les femmes vont être moins performantes car il faut travailler avec des techniques de production très complexes. C’est un cliché.

Quels conseils dispenseriez-vous pour que les femmes s’affirment une fois pour toutes?

Je n’ai pas de formule toute faite mais ce qui est sûr c’est que pour être designer, il n’est pas nécessaire d’avoir confiance en soi. Il faut simplement avoir envie d’en être, avoir un feeling qui porte. Si c’est viscéral, il faut y aller.

Vous croyez à l’instinct?

Je fais des choix très instinctifs mais parce que je crois que c’est un mode de réflexion qui détermine le résultat d’un travail.

Est-ce que ce le design est un milieu qui vous émerveille?

Pas du tout. Ce qui m’intéresse, c’est d’être en vente dans les magasins. Ce qui ne veut pas dire que mes pièces seront achetées. Les critères de fabrication, la technique, l’aspect économique font que cet objet a pu être produit. Je ne parle pas d’être vendu. Dans ce cas-là, c’est très difficile. C’est la vie quotidienne et ses objets usuels qui m’attirent, les systèmes élémentaires et la mécanique légère. J’essaie de concevoir des choses simples, mobiles, contrastées et inclassables; je tente de faire des objets qui aient du charme. Comme le disait le couturier Jean Patou à ses équipes: «Ne dessinez rien de laid, quelqu’un pourrait l’acheter.»

Auteure : Monica d’Andrea pour Le Temps

Vignette de l’article : Inga Sempé devant le canapé Moël dessiné en 2007 pour Ligne Roset. Lea Crespi

 

Pertinence et intérêt de l’article selon designer.s !

Décevant pour Le Temps ! Sauf le titre. MERCI Inga Sempé pour cette juste et belle formule : «Le design n’est pas une qualité, c’est une discipline»

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