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Karen Chekerdjian investit l’IMA comme elle respire

[Cette semaine a été] inaugurée, à l’Institut du monde arabe, l’exposition « Respiration » de Karen Chekerdjian, à qui le président Jack Lang a donné « carte blanche » pour intégrer ses œuvres, entre archéologie et science-fiction, durant trois mois [jusqu’au 28 août 2016, NDLR], au sein du musée permanent de cette grande institution parisienne.

Loin d’être seulement prophète en son pays, Karen Chekerdjian est plébiscitée à l’international, où elle est fréquemment l’hôte des grandes foires du design – la dernière en date étant celle de Miami. Avec cette invitation de l’Institut du monde arabe, la reconnaissance de son talent se fait carrément consécration. D’autant que, suprême hommage, l’exposition d’esprit rétrospectif qui lui est dédiée est présentée, jusqu’au 27 août, non pas dans une quelconque salle, mais au sein du Musée permanent de l’institution culturelle parisienne. Et cela dans l’objectif d’établir un dialogue entre son design et les pièces de la collection archéologique de l’IMA. Retour sur un parcours tracé au fil rouge… de la créativité.

Meubles architectures

Voilà 17 ans que la designer libanaise évolue dans l’univers du design. Très précisément depuis 1999 et son Mobile, sa toute première création aux antipodes du style qu’on lui connaît aujourd’hui : un porte-manteau composé d’éléments de suspensions en méthacrylate coloré (plexiglas haut de gamme) que l’on tire vers le bas pour y suspendre les vêtements et que l’on hisse vers le haut pour les stocker sous le plafond. « Je l’ai conçu un an après avoir obtenu mon master en design de la Domus Academy à Milan, avec l’idée d’exploiter cette superficie au-dessus de nos têtes qui est généralement inutilisée. Mon mentor Massimo Morozzi (qui fut l’un des fondateurs du mouvement Archizoom dans les années 70) l’a validé et l’a aussitôt fait éditer chez Edra. C’est la seule et unique pièce que j’ai réalisée en plastique, matière que je déteste et qui, à mon avis, vieillit très mal. C’est cependant cette pièce éditée qui m’a véritablement encouragée à me lancer », confie-t-elle. Par la suite, Karen Chekerdjian n’utilisera plus que les matériaux naturels, « qui dégagent une vraie énergie ». Mais ce premier objet (exposé en fin de parcours à l’IMA) aura le mérite de démontrer, rétrospectivement, que depuis ses débuts, toute l’œuvre de cette designer – qui, enfant, rêvait d’être architecte – est, consciemment ou pas, un travail sur l’espace.
Espace physique que ses meubles, sortes de petites architectures, transforment et remodèlent. « C’est, en tout cas, ce que ne cessent de me répéter mes amis architectes », avoue-t-elle. Mais aussi espace-temps. Avec cette dimension anthropologique qu’elle met dans sa pratique du design. Laquelle est nettement perceptible dans ses objets qui réinterprètent les matières disponibles localement (bois, cuivre martelé, métal, marbre) ainsi que le savoir-faire artisanal de manière non traditionnelle, contemporaine, voire même avant-gardiste.

L’esprit de Beyrouth

Depuis son retour au Liban en 2001, la designer a signé plusieurs séries d’objets, de meubles et, plus récemment, de bijoux. Des séries très différentes. Mais toutes immédiatement identifiables à ce constant et paradoxal mélange de raffinement et de brutalisme, d’épurement et de sensualité, d’enracinement terrien et de projection futuriste, qui fait sa signature. On y retrouve en somme tout ce qui est l’essence de Beyrouth. « Une capitale pleine de contradictions, vibrante et chaotique, instable et résiliente, parfois moche mais toujours attachante, brutale et raffinée tout à la fois… », juge-t-elle. Mais une ville qui, par ses paradoxes et son ambiguïté, alimente sa créativité. S’il semble évident que le design de Karen Chekerdjian s’inscrit à la jonction d’une ville et d’une époque, il reflète aussi, bien évidement, la personnalité et sans doute l’âme (inquiète) de sa conceptrice. Cette quête de sens qui l’anime, cette tension entre force et fragilité, réserve et abandon, que l’on devine chez la créatrice, se retrouvent dans ses pièces mobilières. Dans cette oscillation permanente entre fonctionnalité et abstraction sculpturale ; entre lignes à la simplicité enfantine et facettes plus agressives ; entre formes et matières puisées dans les vestiges du passé et volumes résolument futuristes. Force est de constater à quel point chaque objet, chaque meuble conçu par cette designer réfère, de manière souterraine, autant à l’archéologie qu’à la science-fiction, deux domaines qui fascinent la jeune femme. Et qui sous-tendent toute sa démarche créative. « Car finalement que restera-t-il à l’avenir comme traces de notre époque, si ce n’est des objets dans des musées ? » dit-elle.

Suivre le fil rouge…

Karen Chekerdjian n’aura pas attendu longtemps l’entrée de ses objets au musée, qui plus est un musée archéologique ! Une expérience qui lui est offerte par Jack Lang, à l’initiative de Philippe Castro (du ministère français de la Culture) et Alain Lardet (fondateur des DDays Paris), deux grands « fans » de son travail. Contactée par l’IMA en décembre 2015, la designer libanaise aura moins de cinq mois pour préparer cette exposition-parcours, dont elle signe elle-même la scénographie avec l’aide d’un ami, l’architecte Youssef Tohmé.
Une mise en place déroulant, au fil rouge d’un tracé au sol, les cinq grands thèmes identifiant le design de Chekerdjian, répartis sur autant de salles. À commencer par la Temporalité, du titre de la vidéo que la designer (qui dans une première vie avait fait des études de cinéma) vient de concevoir, en collaboration avec la réalisatrice Lana Daher. Pour expliquer cette notion du temps particulière à Beyrouth, à son mode de vie et de fonctionnement qui, forcément, interfère dans son processus de création largement basé sur les échanges avec les artisans. Une vidéo de 12 minutes, projetée en continu sur cinq écrans disposés face à cinq sièges tirés des différentes collections de la designer… Et qui plonge le visiteur dans une expérience globale de son univers, et du lien entre son design et sa ville.

Archétype/Transform, Transpose/Transcend…

Intitulée « Archétype », la deuxième étape du parcours offre à travers une série de petites pièces, au dessin minimal renvoyant à des formes primitives (coupe-papier silex, marteau, main-cendrier, bol, jatte…), une réflexion sur la manière de réintégrer une certaine sensualité terrienne dans un monde contemporain complètement aseptisé…
Une troisième salle, circulaire, sur le thème « Transform », accueille quelques-unes de ses pièces maîtresses, élaborées à partir de l’idée de mutation de l’objet, de sa métamorphose, de ses possibles détournements en fonction des usages et du contexte. À l’instar de ces vases qui ont évolué en tables, de ces tables devenues formations rocheuses ou encore de ces tiges d’aluminium reconfigurées en sculptures lumineuses… Illustration du motus de la designer : « Le processus est plus important que la finalité. »
Pour illustrer le quatrième thème, « Transpose », des vitrines (installées dans le passage menant à la salle des bijoux antiques du musée) présentent les collections de bijoux conçus par Karen Chekerdjian. Pendentif reproduction d’une ancre phénicienne ; bracelet-manchette, bague et boucles d’oreilles composées de vieux clous, ou encore (lourd) collier en laiton oxydé moulé sur les perles d’un Mâlâ (chapelet de prière indien) comme un pied de nez au classique collier de perles… « Tous sont nés de transpositions d’objets trouvés, ayant en général une certaine utilité, en bijoux qui, au-delà du simple ornement, ont vocation à occuper un espace, celui du corps, à l’habiter, à le charger de sens », indique leur (re)créatrice.

Le sens, le symbole, la mémoire, le passage d’un état à un autre, toutes ces idées se rejoignent dans l’élaboration d’un objet chez cette designer. Pour elle, le mobilier peut/doit être plus que du mobilier. « Quand je dessine un objet, j’ai le sentiment qu’il doit véhiculer une idée, un discours, une prise de position », soutient Chekerdjian. Une certaine forme de spiritualité aussi, à travers des formes qui vont transcender la matière. À l’instar des lignes totémiques ou des volumes inspirés de ceux des temples antiques qui vont jouer les catalyseurs d’énergie. Dans la cinquième salle rassemblant, entre autres, ses fameux objets à usage indéterminé « Spaceship » et lampes « Hiroshima », la visite se conclut sur le thème « Transcend ». « Parce que le design est, pour moi, une question de respiration et pas d’inspiration. Et qu’à mes yeux, au-delà de son aspect fonctionnel, il laisse quelque chose qui va nous survivre », insiste-t-elle encore.

Prendre un archétype, le transformer, le transposer, lui donner une nouvelle « Respiration ». Toute la démarche créative de Karen Chekerdjian serait peut-être là. Dans ce souffle d’ambiguïté qui transforme un objet en œuvre… Au noir.

Author : Zéna ZALZAL pour http://www.lorientlejour.com/

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Il serait une fois… Karen Chekerdjian, designer à l’IMA pendant les D’Days

Vers le site de Karen Chekerdjian

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