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La villa d’un designer de légende à vendre dans la Silicon Valley

Ettore Sottsass n’a conçu que trois villas aux Etats-Unis. L’une d’elles est mise en vente aux enchères. Visite.

Commençons par la triste vérité. Dans les vertes collines autour de Palo Alto et Woodside (Californie), à environ une demi-heure de route de San Francisco, la fine fleur de la Silicon Valley vit dans des villas sans originalité, parfois même des fermettes. Seule exception: la maison Memphis d’Ettore Sottsass (1917-2007), légendaire designer et architecte italien, construite dans les années 90 pour le designer David M. Kelley. Et qui sera mise en vente chez Sotheby’s la semaine prochaine. « Je me demande qui achètera cette villa et ses deux hectares de terrain », déclare Kelley en m’accueillant dans le hall. « Quelqu’un qui aime les chevaux, car nous avons neuf écuries et une grande piste d’équitation. Ou un fan de l’architecture post-moderne. Ou un phénomène qui veut les deux à la fois. »

« Disons que cette maison n’est pas vraiment ordinaire », déclare l’Américain en souriant. Bien que la façade ne laisse rien supposer de si extrême, la barrière de briques brunes cache non pas une villa, mais un mini-village. Sottsass a conçu le complexe comme un assemblage constructiviste de différentes maisons ayant chacune sa propre terrasse, dans des styles, formes et matériaux complètement différents, du stuc au bois en passant par le bronze. Le bureau a une coupole. Une chambre d’amis est violette. Il y a une chambre d’enfant en forme de maison de Monopoly.

« Cette maison suscite deux types de réactions. D’une part, vous avez les designers ou les étudiants qui la découvrent les yeux brillants », continue-t-il. « D’autre part, il y a les médecins et les avocats qui me demandent « Vous avez payé autant pour ça? » C’est étrange, surtout pour des gens de la Silicon Valley. Ils veulent un smartphone, une voiture et la technologie dernier cri, mais préfèrent vivre dans une maison qui aurait pu être conçue pour leur grand-mère. »

Kelley fait quelques pas en arrière et montre le volumineux auvent blanc qui semble flotter au-dessus du mur de briques. « Ettore détestait le caractère ostentatoire des façades des maisons américaines, qui clamaient haut et fort qu’elles avaient été construites pour des riches. Il trouvait tout aussi ridicule que le garage soit bien visible. Pour lui, l’extérieur devait signaler qu’il s’agissait d’une résidence privée, mais que vous y étiez le bienvenu. »

Carrière similaire

C’est Steve Jobs, fondateur d’Apple, qui a mis Kelley en contact avec Sottsass. Au départ, il n’y avait pas d’équipe de design interne et c’est la petite société de David Kelley qui concevait différents produits Apple. Par exemple, c’est David Kelley Design qui a conçu la toute première souris, en 1981. Jobs a même présenté le jeune designer à sa future épouse, Katharine Branscomb, ainsi qu’au célèbre philanthrope, collectionneur d’art et photographe de la jet-set, Jean Pigozzi. « Quand Pigozzi a appris que nous travaillions pour Apple, il m’a dit « Tu dois absolument rencontrer mon ami Ettore Sottsass ». Il ne m’en a pas fallu davantage pour sauter dans l’avion pour Milan. »

Le célèbre designer et architecte italien et l’ingénieur (34 ans plus jeune) de l’Ohio allaient même devenir amis. Et bâtir une carrière similaire. « À l’époque, je l’admirais déjà », déclare Kelley. « Pour l’entreprise italienne Olivetti, Sottsass avait conçu l’ordinateur Elea 9003 en 1959 et la machine à écrire Valentine dans les années 60: quel design audacieux! Par rapport à ce qu’il faisait, Apple n’était nulle part. »

Grâce à des missions de conseil et de création pour Nestlé, Nike et BMW, le studio de design de Kelley, Ideo, allait aussi devenir un grand nom du design. Aujourd’hui, il emploie plus de 250 personnes et il est le doyen de la formation de design à l’université de Stanford.

Retour à la première rencontre, en 1982. Quelques mois plus tôt, Sottsass a bouleversé le monde du design au Salone del Mobile à Milan avec son groupe Memphis, nommé d’après la chanson de Bob Dylan ‘Stuck Inside of Mobile with the Memphis Blues Again’. Ce que Dylan a fait à la musique folk, Memphis l’a fait au design: il l’a révolutionné. Memphis a mis un terme au fonctionnalisme sévère du Bauhaus dans une explosion de formes et de couleurs.

Sottsass et Kelley se lient d’amitié et se retrouvent chaque année à Milan, à Venise ou dans la villa de Pigozzi, dans le sud de la France, dont Sottsass a conçu l’intérieur. Au milieu des années 80, ils avaient créé ensemble un téléphone avec deux surfaces rouge et jaune, appelé ‘Enorme’. « Il s’est très mal vendu », commente Kelley en s’installant dans un grand canapé blanc. « Seule consolation, le MoMA de New York l’a pris dans sa collection. »

C’est 15 ans après leur première rencontre qu’ils ont réalisé leur plus grand projet: une villa. « Quand nous avons décidé d’acheter ce terrain et d’y construire notre maison, nous n’avons pas hésité une seconde: pour moi, il n’y avait qu’Ettore. D’ailleurs, il m’aurait tué si j’avais choisi un autre architecte. »

Grâce au Memphis-revival, presque tout le monde sait que Sottsass est le père du design excentrique. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il a étudié l’architecture et qu’il a également dessiné beaucoup de maisons avec son père, qui était également architecte. Ainsi, père et fils ont conçu quelques logements sociaux modernistes en Sardaigne au début des années 50. Mais, très vite, Sottsass junior dit adieu au style fonctionnaliste de papa pour faire design plus sensuel.

Pour imaginer la maison, Kelley et son épouse composent un album ‘mood board’ avec des coupures de magazines et des photos de leurs vieilles Harley-Davidson et jukeboxes. « Je l’ai solennellement remis à Ettore, mais il ne l’a pour ainsi dire pas regardé et m’a dit « Non, tout ça, c’est du passé. Nous allons construire quelque chose pour le présent ». »

En effet, Ettore Sottsass n’est pas du genre à regarder dans le rétroviseur. Cinq ans à peine après sa création, le designer quitte Memphis pour continuer à travailler sous son nom et celui de son studio, Sottsass Associati. S.A. est un studio d’architecture avant tout: il se consacre entièrement à la conception de maisons et d’intérieurs, principalement en Europe. Sottsass a dessiné plusieurs galeries à Venise et Milan, des maisons privées à Empoli et Singapour, des showrooms pour Alessi et Esprit, et même un nouvel espace intérieur pour l’aéroport de Malpensa, près de Milan. Curieusement, une de ses créations européennes les plus radicales, la maison Nanon, se trouve en Belgique, à Lanaken, pour son ami, le galeriste Ernest Mourmans: une villa en verre, carreaux noirs et pièces d’eau intérieures.

Une seule demande

Bien que Sottsass Associati ait également conçu une galerie à Beverly Hills, les maisons Sottsass sont beaucoup plus rares aux États-Unis: il n’y en a que trois. La première est une villa en blocs colorés à Hawaii, sur l’île de Maui, la deuxième est un cube blanc avec une petite maison de Monopoly rouge dans les collines du Colorado et la troisième est celle de David Kelley, à Palo Alto.

« Les autres maisons de Sottsass sont beaucoup plus radicales. Pour moi, il a créé quelque chose de plus soft. C’est probablement la seule de mes demandes à laquelle il ait plus ou moins accédé. Avec lui, les compromis étaient exclus. Par exemple, je lui ai demandé de donner au living un esprit loft new-yorkais, mais, lui, il trouvait que ce n’était pas assez sympa. Sa solution? Un ensemble de placards au centre de la pièce. Les ouvriers qui sont venus poser le nouveau parquet la semaine dernière n’en croyaient pas leurs oreilles quand je leur ai dit que ces meubles étaient vissés au sol. (Rires) Mais, moi, je les trouve fantastiques: comme l’avait prédit Ettore, c’est l’idéal pour les fêtes, car ils forment un îlot autour duquel se rassemblent les gens pour se sentir bien entre eux, sans avoir l’impression d’être dominés par l’espace. »

Pierre rose mouchetée

Kelley ouvre l’un des placards: un bar intégré apparaît. L’autre renferme toutes sortes d’assiettes colorées. La tenue de Kelley -jeans et T-shirt noir- est en contraste total avec la polyphonie colorée de la cuisine. « Je n’ai rien changé au fil des ans », poursuit l’Américain. « D’ailleurs, je ne l’aurais pas voulu. Cependant, il y a quand même une chose qui continue à me dérange, c’est cette pierre naturelle rose mouchetée. Ettore et moi avions décidé qu’elle serait verte, mais quand les conteneurs sont arrivés ici, nous avons découvert qu’en réalité, elle était rose. Et banale: Ettore est Italien, il ignorait que cette pierre se trouvait dans presque toutes les cuisines américaines. Je ne la trouve pas belle, mais pour Ettore, c’était tout simplement un matériau de couleur comme un autre. »

Non seulement la conception est ‘made in Italy’, mais tous les matériaux de construction de la villa ont été expédiés d’Italie à Palo Alto. Même les armoires et les meubles intégrés ont été fabriqués en Italie, dans un entrepôt où la villa de Kelley avait été dessinée sur le sol pour concrétiser leur mise en place définitive. Et les responsables italiens se sont déplacés pour les installer, en 2000.

« La plupart des meubles vont rester ici », explique Kelley. « Même ceux qui ne sont pas intégrés: il n’y a pas de place dans mon nouvel appartement sur le campus de Berkeley, où j’enseigne. J’ai 66 ans et il est temps de ‘downsizer’, passer à la taille en dessous. À mon âge, entretenir un domaine de 2 hectares, c’est trop de travail! En soi, la maison n’est pas un fardeau, mais elle fait partie du domaine. »

En tout cas, celui qui souhaite acheter la maison devra en avoir les moyens: au cours de ces dernières années, les prix de l’immobilier dans la région de San Francisco ont explosé. Kelley ne donnera aucune indication quant au prix demandé, pas plus que sur le prix d’origine. « Ça dépendra des négociations », répond-il pour couper court à toute discussion.

Bon vivant

Les négociations devront également porter sur le mobilier « mobile ». Le salon, surtout, compte un nombre impressionnant de pièces: design Memphis, fauteuils d’Antonio Citterio, luminaires de Jasper Morrison, mobilier Cassina et Poltrona Frau. On dirait qu’on n’y a pas touché depuis 17 ans. « Tout a été choisi par Ettore », explique-t-il. « La couleur des murs, le modèle d’interrupteurs, le type de grilles d’aération et même la teinte du carrelage des toilettes des invités. »

Le designer entre dans son bureau, une pièce rectangulaire surmontée d’une voûte bleu azur dans laquelle des petites ouvertures carrées laissant passer la lumière. « Quand j’étais en train de ranger mes tiroirs, j’ai retrouvé une pile de fax d’Ettore. Il m’a toujours appelé ‘Tuna Melt’, parce qu’un jour, je lui avais dit que mon lunch consistait à avaler un sandwich au thon en boîte et au fromage fondu. Il trouvait ça horrible! » (Rires)

Une anecdote révélatrice. « Aussi bien dans la vie que dans le design, sa philosophie était simple: profiter de la vie. Et, donc, même de son lunch quotidien. Se concentrer sur ce qui compte vraiment: pas les objets proprement dits, mais la relation que l’on a avec eux. Ettore était un homme exceptionnel. C’était un bon vivant. Parfois, quand je suis assis ici, dans le salon, et que je regarde les détails, je ne parviens pas à croire que je ne serai plus ici tous les jours. Mais je pense alors à ce qu’aurait dit Ettore s’il était encore en vie: « Concentre-toi sur le fait d’avoir pu vivre ici pendant 17 ans ». »

Source: Sabato

Vignette de l’article : © Justin Kaneps

Illustration/image : © Grey Crawford

Pertinence et intérêt de l’article selon designer.s !

Hors classement … cet article est relayé pour les amateurs d’architecture, d’histoire du design et tous les designers bien sûr ;)

***** Exceptionnel, pépite
**** Très intéressant et/ou focus
*** Intéressant
** Faible, approximatif
* Mauvais, très critiquable