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*** L’avenir du travail passé au peigne fin

La Biennale de Saint-Étienne, du 9 mars au 9 avril, réfléchit au travail, à ses nouvelles organisations, chez soi, dans l’espace collectif, et à la place du design dans un environnement bouleversé par le numérique.

Pour Oliver Peyricot, directeur scientifique de la Biennale de Saint-Étienne, l’essence même du design est d’interroger la société sur ses choix.

Quelles mutations du travail la Biennale « working promesse » annonce-t-elle ?

Le numérique reconfigure tout. Il modifie l’intimité, l’espace domestique : on se met à travailler partout, chez soi, dans sa chambre, avec des outils polyvalents, on passe de l’objet de loisir à l’objet de travail de manière indifférenciée. Le digital bouleverse aussi l’organisation du travail avec des statuts d’indépendants, pas forcément salariés, qui vont butiner ici ou là des heures, remplir des missions. Plein de métiers sont appelés à disparaître, certains seront perturbés et beaucoup d’autres émergeront.

Pourquoi le tiers-lieu se trouve-t-il au centre de votre réflexion ?

Il se situe à la croisée des pratiques amateurs, de la vie quotidienne, en famille, en communauté et des nouvelles organisations du travail, de l’innovation. Pour résumer, vous venez travailler dans un lieu sans patron au-dessus de vous, vous partagez votre savoir-faire sans cadre si ce n’est la petite communauté qui fréquente le lieu. Nous sommes allés enquêter sur ces tiers-lieux, nous allons les montrer en train de fonctionner pour les traduire vers le public. Nous avons prévu beaucoup de moments forts, de conférences, d’activités pour que les gens qui ont entendu parler d’open space, de fablab… puissent se les représenter. Un tiers-lieu, c’est très particulier dans le partage de l’espace, dans le mode de rangement qui doit marcher pour tout le monde. Il y a aussi le concierge de quartier, celui qui anime le lieu. Il amène de l’organisation, trouve la ressource pour débloquer une situation, gère le temps avec des workshops, des moments où la cloche sonne le moment du travail collectif, puis le retour à l’activité personnelle.

A quels bouleversements le design est-il confronté dans ce nouveau contexte ?

Il a déjà pris d’autres formes que le seul design d’objet – la vision dominante. A Saint-Étienne, notamment, il est engagé socialement, s’insère dans la vie de la collectivité. Le design épouse désormais la racine de son nom – « projet » –, s’en empare sur tous les plans, au sens large, contribue à dessiner le cadre de vie, opère dans un conseil de quartier, entre dans la décision politique, transforme des idées en modes opératoires pour rendre les objets techniques accessibles… Nous sommes dans une société qui se « design » de plus en plus. L’exemple le plus frappant, c’est l’interface hyperfluide du smartphone qui permet en un glissement de doigt de passer d’une activité de travail à un texto envoyé à son amoureux.

Le design de beaux objets adossé à l’innovation industrielle est-il obsolète ?

Je pense qu’il existera toujours. En revanche, le design n’exprime plus le projet social par l’objet : bling-bling quand la société est abondante ou restreint par temps de crise. Les jeunes designers sont portés par les questions du collectif, du collaboratif. Ils se servent de leur capacité à produire des formes pour interroger, critiquer la société, travaillent avec des bergers, des agriculteurs sur les modes de production, sur la temporalité du travail, impliquent les gens dans leur réflexion… La Biennale sera le reflet de ces expériences en cours.

Votre ville invitée, Détroit, ancienne capitale de l’automobile, a connu le rêve industriel puis le cauchemar de la faillite. Elle vit une renaissance : sonne-t-elle comme une résilience ?

Cette ville américaine a traversé des mutations du travail très fortes. Elle n’était pas équipée pour résister à l’écroulement de l’industrie automobile, ne l’avait pas prévu, en a beaucoup souffert. Il s’agit d’une métropole gigantesque équivalant à la surface de San Francisco, Boston et Manhattan avec un étalement urbain délirant et des maisons rasées qui marquent l’échec d’une forme de capitalisme victime de la mondialisation. Mais Détroit repart aujourd’hui sur d’autres valeurs : la musique d’abord. Elle est le berceau du punk américain, du funk, de la Motown, de Eminem, de Iggy Pop, de John Lee Hooker… La renaissance vient aussi de la production agricole en milieu urbain. Et de la question culturelle. À Saint-Étienne, ils viendront avec la porte derrière laquelle se déploient les projets, qu’ils collent sur les lieux en friche pour les transformer en ministère de la Culture. Cette reprise en mains de la ville par les citoyens nous donne une perspective, une idée de ce qui pourrait arriver si tout allait mal, ce qu’il faudrait anticiper dans nos comportements, c’est-à-dire le collectif, pour repenser les choses.

Auteure : Nathalie Van Praagh pour Le Journal du Centre

Dixième Biennale internationale du design du 9 mars au 9 avril à Saint-Étienne. Tous les jours de 10h à 19h. Tarifs, billets, visites, programme et autres renseignements sur www.biennale-design.com

Vignette de l’article : WIP (Work in progress) », saynettes autour des mutations du travail, entre le 3 et le 8 avril, dans différents lieux de la Biennale, par dix élèves de l’École de la Comédie de Saint-Étienne. © © Dmitriy Shironosov

Pertinence et intérêt de l’article selon designer.s !

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