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Le design sous le signe du « Futur archaïque »

C’est curieux, la vie. J’étais venu au Mudac lausannois pour voir «Freitag ad absurdum», la carte blanche donnée aux frères Freitag et Riklin (ils sont donc quatre en tout). Je n’ai pas aimé.

J’avais en revanche l’intention de passer quelques minutes seulement dans l’exposition «Futur archaïque», tant le titre me semblait abscons. Au final, j’aurai traversé la première manifestation à toute vitesse avant de m’arrêter dans la seconde. Il y a beaucoup à découvrir dans les pièces réunies par le commissaire Yves Mirande (aucun rapport avec l’auteur des pièces de boulevard des années 30 du même nom).

Installée au premier étage du Mudac, cette présentation est née d’une progressive idée. «Dans la communauté des jeunes designers, on a pu constater depuis une dizaine d’années», affirme le journaliste spécialisé, «une façon tout à fait novatrice et particulière d’aborder les formes, d’utiliser les matières et de créer du design de façon globale.» Mais encore? Il y a là le sentiment que la technologie ne constitue pas le seul futur possible. Elle ne se voit pas exclue, mais combinée à ce que l’on pourrait appeler des racines, «malmenées par la modernité.» Il s’agit de les retrouver. Mirande parle d’un «retour aux fondamentaux». Notons au passage que les financiers parlent aussi de «fondamentaux», en période de crise, quand il s’agit de proposer à leurs clients des actions un peu moins téméraires et spéculatives…

Silex et imprimante 3D

Le «Futur archaïque» ne se veut donc pas un «repli réactionnaire», comme si la chose avait en matière de design quelque chose de honteux. Il s’agit d’une combinaison. D’une mixité. D’une alliance. Je donnerai pour exemple les haches produites par Ami Drach et Dov Ganchow (des objets décoratifs, je vous rassure). Le tranchant est certes en silex taillé, mais leur manche résulte d’une imprimante 3D (j’avoue que les imprimantes 3D me terrifient un peu). Il y a donc ici de quoi satisfaire l’espère proliférante de bobos internationaux. On y retrouve leur besoin des avancées techniques et leur goût pour une «authenticité» me semblant parfois discutable.

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La soixantaine de pièces réunies par Mirande ne participe pas toujours de cette volonté de concilier les contraires. Le «tea pot» (une théière, évidemment) du Studio Wieki Somers se compose ainsi de la réplique en porcelaine d’un crâne animal et d’un rien de fourrure d’ondrata, histoire de ne pas se brûler les mains. Le beau mobilier de Kaspar Hamacher, aux formes épurées mais pas rectilignes pour autant, est en bois calciné. Je vous rassure tout de suite. Il reste solide, même si le visiteur se voit prier de ne rien toucher. Les sièges ne tomberont pas demain en cendres. Brûler légèrement, vous auraient expliqué les hommes de la préhistoire, consolide en réalité.

Formes tantôt baroques, tantôt sobres

Peu coloré (on est loin de l’orange pop des années 1970), le parcours interroge ainsi par les matières utilisées. Il y a de l’estomac de vache transformé en lanternes par Julia Lohmann comme des vases allemands en charbon de bois. Les formes se révèlent parfois baroques, quand elles utilisent des formes naturelles ou la pétrification (obtenue sur des éléments tirés en 3D). Elles restent la plupart du temps sobres. Il s’agit de s’adapter aux intérieurs actuels, qui se veulent tellement zen (un mot qui ne veut plus rien dire) que tous les logements montrés dans les magazines de décoration tendent à se ressembler.

Peut-on établir un rapport entre ce «Futur archaïque», dont le but semble tout de même de créer des objets durables ne serait-ce qu’en raison de leur prix élevé, et «Freitag ad absurdum»? Oui. Les frères Frank et Patrick Riklin ont en effet poussé jusqu’au bout la logique initiée par les Freitag. On sait que ces derniers ont fabriqué des sacs à partir de bâches de camion, créant de la sorte un objet tenant du signe de ralliement écologique. Les Riklin utilisent donc des sacs abîmés ou vieillis pour en refaire des bâches. Ces dernières se verront elles-mêmes réutilisées le plus de fois possible.

Une morale puritaine

Seule différence avec le silex ou l’estomac de vache, le résultat est affreux. Les Freitag n’ont développé aucune esthétique. Ils ont propagé une morale. C’est ici devenu de l’écologie ostentatoire. Un puritanisme affiché. Il suffit de regarder les films d’accompagnement, où il n’est question que de compost ou de recyclage. Ceux qui trient sont les bons. Les autres deviennent les méchants. Il y a certes encore un peu d’humour dans ces interventions. Le spectateur n’en sent pas moins que la chose tourne à la religion intégriste. La solution archaïque semble du coup la bonne. En existe-t-il au fait une sans trop de 3D? Dans ce cas, je serais preneur.

Pratique

«Futur archaïque», Mudac, 6, place de la Cathédrale, Lausanne, jusqu’au 28 février 2016. Tél. 021 315 25 30, site www.mudac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Author : Etienne DUMONT, critique d’art pour Bilan

Vignette de l’article : Photo (Mudac): La théière en porcelaine et fourrure d’ondrata de Wieki Somers.