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**** Le grand tabou de la surconsommation

C’est l’un des enseignements du grand débat : pour répondre aux problèmes environnementaux, la « lutte contre l’obsolescence programmée » est plébiscitée par les Français qui se sont exprimés lors de cette consultation à grande échelle. Et pourtant, notre modèle consumériste et productiviste reste tabou dans le cadre des négociations ou divers plans sur le climat.

 

Allonger la durée de vie des objets

Notre économie reste en effet fondée sur le renouvellement accéléré, plus ou moins programmé, de marchandises prêtes-à-jeter afin de nourrir la croissance. Or, un allongement de la durée de vie de 50 % des produits (informatique et télécommunications, électroménager, ameublement, textile) permettrait une économie de CO2 de près de 77 millions de tonnes par an, soit deux fois plus que les émissions annuelles du transport aérien. La phase de fabrication de la plupart de nos biens est celle qui libère le plus de gaz à effet de serre et mobilise le plus de ressources, bien plus que la phase d’usage. Il est donc primordial d’allonger leur durée de vie. Pour s’en convaincre, il faut se rappeler qu’un téléviseur de 11 kg mobilise 2,5 tonnes de matières ou qu’une garde-robe de 50 kg représente les émissions de gaz à effet de serre d’un aller-retour Paris-Montréal en avion.

 

 

  … Ceci est un article de Laetitia Vasseur pour Alternatives Economiques

 

 

Face à cela, les freins à l’allongement de la durée de vie des biens sont connus. Prenons l’exemple de la réparation. Alors que 77 % des citoyens européens préféreraient réparer leurs appareils plutôt que de les changer, seuls 44 % des appareils qui tombent en panne seraient réparés. Les consommateurs sont loin d’être de mauvaise volonté. Mais en une génération, c’est tout un savoir-faire qui s’est perdu. Or, qu’est-ce qui nous empêche aujourd’hui d’enseigner au collège la réparation, un peu de mécanique et l’entretien des appareils numériques et d’électroménager, ou encore la couture ?

 

Réparer

Autres handicaps : l’indisponibilité des pièces détachées, mais aussi une facture parfois salée. 63 % des Français affirment qu’un coût moins élevé des réparations pourrait les inciter à rafistoler leurs produits en panne. Il existe néanmoins des solutions. Tout d’abord, l’Union européenne a le pouvoir d’imposer des périodes de disponibilité des pièces détachées grâce aux normes éco-design. Cela commence à être appliqué : à partir de 2021, les pièces des nouveaux lave-linge mis en vente dans toute l’Union devraient être disponibles pendant sept ans au minimum. La loi française impose depuis 2014 l’affichage de la disponibilité des pièces détachées, mais force est de constater le manque de clarté de l’information, ce qui a valu au décret d’application d’être attaqué au Conseil d’Etat.

En France, l’Etat peut aussi améliorer la réparabilité des produits en contribuant à structurer l’offre et en faisant baisser les coûts, via un système de fonds de réparation. Les fabricants et distributeurs y contribueraient, en fonction de leurs efforts pour améliorer la réparabilité de leurs produits (de la conception jusqu’aux services), sur le modèle de l’éco-contribution. Le client n’aurait ainsi pas à payer l’ensemble de la facture en cas de panne. Le reste à charge serait remboursé aux réparateurs professionnels, membres d’un réseau de confiance labellisé qui organiserait la rationalisation des coûts de transports et de devis grâce à des diagnostics en ligne.

 

Entretenir

Par ailleurs, les consommateurs pourraient mieux entretenir leurs biens, s’ils disposaient d’un compteur d’usage qui leur rappelle le moment d’agir. Le secteur automobile le fait déjà depuis longtemps. Grâce au compteur kilométrique, on connaît la durée de vie d’une voiture, on sait quand il faut vidanger, nettoyer les filtres, changer l’huile, etc. On connaît également la valeur résiduelle de notre bien sur le marché de l’occasion, notamment grâce à l’argus, en fonction du nombre de kilomètres déjà parcourus. Connaissez-vous le nombre de cycles réalisés par votre lave-vaisselle ? Le nombre d’heures visionnées sur votre TV ou votre ordinateur ? Les réparateurs agréés ont souvent accès à ces informations enregistrées dans les machines. Pourquoi pas vous ?

Outre l’entretien, le sujet principal demeure la conception. En effet, une cafetière, par exemple, sera plus ou moins sensible au calcaire en fonction des matériaux utilisés. L’élaboration de normes d’éco-conception prenant en compte la qualité et la robustesse des matériaux en vue de leur longévité permettrait de tirer le marché vers le haut et de disposer d’un levier dans le cadre des achats publics.

 

Le rôle des pouvoirs publics

Mais tant qu’un citoyen sera conditionné à surconsommer, il sera difficile d’inverser durablement la tendance. Les élus doivent mieux encadrer, voire taxer, la publicité et équilibrer les messages pour que l’empreinte écologique soit davantage perçue. A l’instar des campagnes pour la santé publique, un simple message récurrent pour avertir que « surconsommer nuit gravement à l’environnement » pourrait avoir un impact significatif. Rappelons que les Français possèdent 99 équipements électriques et électroniques dans leur foyer en moyenne et que 80 % de nos objets servent moins de trois fois par an.

Enfin, l’offre de produits durables et réparables doit être facile, pratique, confortable. C’est aux entreprises et aux décideurs publics de travailler, parfois conjointement, à l’ergonomie, au design, à l’accessibilité, à l’information, aux services et à la multiplication des bonnes pratiques pour engager une véritable dynamique vertueuse. Ne pourrait-on pas, par exemple, trouver systématiquement des réparateurs dans les gares, ou encore un espace bricothèque au sein des bibliothèques pour mutualiser nos outils ? Un affichage de la durabilité faciliterait aussi l’achat responsable. Le gouvernement et l’Union européenne travaillent d’ores et déjà à un indice de réparabilité obligatoire, c’est un bon début.

Mais il faut aller plus loin ! Le délit d’obsolescence programmée voté en 2015 n’a pas engendré de réels progrès pour allonger la durée de vie des produits. Si la France doit être exemplaire, c’est l’échelon européen qui peut avoir le plus d’impact sur le marché. Au-delà du recyclage déjà en place dans la plupart de ces pays, des normes exigeantes de qualité et d’écoconception, des objectifs chiffrés de réemploi et de réparation, des obligations protectrices pour les clients, des investissements dans la formation, la recherche et le développement de produits innovants low tech et du numérique responsable peuvent révolutionner la production et la consommation.

 

 

Cet article a été sélectionné par designer.s dans le cadre de sa veille éditoriale et intégré à sa revue de presse européenne francophone !

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