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L’innovation ouverte, une démarche exigeante pour l’entreprise

L’innovation ouverte, connue notamment à travers les « hackaton », apparait comme un dispositif complémentaire indispensable dans la politique d’innovation de l’entreprise. Mais elle obéit à des contraintes bien spécifiques.

La révolution numérique dans laquelle nous sommes entrés a conduit les entreprises à élever l’innovation dans l’échelle de leurs priorités. Elle les a aussi convaincues que le succès d’une politique d’innovation ne dépend pas nécessairement d’un nombre de brevets déposés, mais peut être le résultat d’une utilisation astucieuse de technologies existantes et d’une rapidité d’exécution des projets.

Quelles politiques d’innovation pour le CAC 40?

Le site ITespresso a dressé en 2015 le premier panorama des politiques d’innovation des entreprises du CAC40. Toutes ont une direction dédiée à l’innovation, ou qui l’inclut. La moitié financent, ou ont racheté, au moins une startup. 16, sur 40, se sont dotées d’un laboratoire, avec ou sans partenariat académique. Et 22 ont un programme d’innovation ouverte. Au-delà des seules grandes entreprises, la France compte des centaines de clubs enregistrés sur meetup.com qui pratiquent l’innovation ouverte, dont Growth Hacking Paris, le plus important par le nombre de membres (plus de 7000).

Les pouvoirs publics ne sont pas en reste. Le secrétariat général à la modernisation de l’action publique anime une « semaine de l’innovation publique » depuis 2014. L’État a primé en 2013 les premiers ateliers de fabrication numérique (« fab labs ») dans le cadre du Programme d’Investissements d’Avenir (PIA). Le dernier appel à projets lancé le mois dernier dans le cadre de ce même PIA et tourné vers les agents de la fonction publique n’ambitionne pas moins que de susciter des « startups d’Etat ».

L’innovation ouverte, troisième pilier

Les initiatives foisonnent et la réflexion se poursuit pour mettre au point les différentes méthodes propres à favoriser l’innovation. L’innovation ouverte devient ainsi le troisième pilier de toute politique d’innovation, après l’innovation interne et le partenariat académique.

Ces trois démarches se complètent. L’innovation interne inclut la veille technologique et la conduite de bancs d’essai ; d’abord au service des directions métiers, elle devient de plus en plus participative, tournée vers les collaborateurs, pour révéler des talents cachés et des idées en prise avec la réalité de l’entreprise. L’innovation en partenariat avec les labos et les grandes écoles permet de travailler dans la durée sur des sujets circonscrits et d’ouvrir des perspectives de recrutements ciblés.

L’innovation ouverte, quant à elle, permet à l’entreprise d’apprendre l’état de l’art dans un domaine et d’entrer en contacts avec des partenaires ou des candidats au recrutement qui ne correspondent pas nécessairement aux profils habituels. Elle permet aussi de tâter des projets d’innovation de rupture, alors que l’innovation interne, influencée par l’état des lieux de l’entreprise, est par nature plutôt incrémentale. En s’ouvrant à des acteurs d’horizons divers, elle recherche l’interdisciplinarité, facteur essentiel de la découverte fortuite, ce qu’on appelle aujourd’hui la sérendipité.

Le hackathon, première formule d’innovation ouverte

Principale formule d’innovation ouverte, le hackathon consiste à rassembler informaticiens, designers et gens de marketing dans un tiers-lieu pour réaliser un prototype en deux ou trois jours. Mais l’engouement pour les hackathons a été exagéré. L’organisateur BeMyApp en revendique plus de 300 à lui tout seul. De nombreux développeurs s’en détournent déjà, avec le sentiment, pour certains, d’avoir été abusés par une entreprise profitant de leur idée pour se réserver les droits de licence sur leur mise en application, et pour d’autres, qu’il s’agit d’opérations de communication, sans esprit de suivi.

Le format du hackathon n’est de surcroit pas nécessairement adapté à tous les types d’innovation, en particulier pour des cas d’usage entre professionnels (« B2B »), qui demandent un travail substantiel et continu avant d’aboutir à un résultat suffisamment tangible pour être apprécié d’un jury.

Formats longs

Certains organisateurs explorent des formats longs, avec des temps forts espacés dans le temps et un dispositif de suivi continu. D’autres proposent le format de « data session », une opération au caractère ponctuel assumé et ciblant plus spécifiquement les informaticiens. L’accélérateur est une autre formule de l’innovation ouverte, inspirée par le monde du capital-risque. Une entreprise examine des projets présentant un lien direct ou indirect avec sa stratégie et apporte contacts, accompagnement et un peu de financement aux équipes les plus prometteuses. Cette démarche est plus engageante que celle d’un incubateur, et plus directive, donc en un sens moins ouverte, que celle d’un hackathon.

L’innovation ouverte en général, et le hackathon en particulier, placent l’entreprise dans une posture singulière. Habituée à gérer des projets internes, avec l’aide éventuelle de prestataires, qu’elle rémunère, l’entreprise doit se garder de chercher à piloter des projets d’innovation ouverte, auxquels contribuent des acteurs qu’elle n’a pas choisis. Que des informaticiens soient prêts à sacrifier leur weekend pour développer du code destiné à une licence libre ne signifie pas qu’ils n’attendent rien en retour. Un esprit d’inclusivité et de réciprocité doit prévaloir pour que la mayonnaise prenne entre des participants au pouvoir asymétrique. Par exemple, l’entreprise qui souhaite communiquer autour d’un hackathon doit penser aux participants mus par un objectif de reconnaissance.

Une affaire de patience

L’innovation ouverte est aussi affaire de patience. Il faut accepter de ne pas savoir où un projet va mener, puisque c’est le principe même de la sérendipité. S’il est difficile de stopper un projet conduit en interne, il est à plus forte raison impératif de savoir sortir – et quand sortir – d’un projet d’innovation ouverte qui prend une direction hors des intérêts de l’entreprise. Elle oblige aussi à mieux suivre les expérimentations conduites dans l’innovation interne, pour mieux capitaliser sur celles-ci. Par exemple, aborder le thème des « chatbots », actuellement très en vogue dans la communauté des hackers, invite les entreprises qui ont mené quelques années plus tôt un projet d’agent conversationnel virtuel, comme la « Léa » de Voyages SNCF, à en relire le retour d’expérience.

Enfin, pour que l’innovation soit véritablement ouverte, il faut laisser les collaborateurs sortir, se créer leur réseau et prendre des initiatives, et cela dans la marge de manœuvre permise par la contrainte de cohérence d’action de l’entreprise. Placer le curseur au bon endroit est difficile. Comme l’objectif d’ « entreprise libérée », l’innovation ouverte implique un travail sur les pratiques managériales. C’est aussi en cela qu’elle est plus exigeante.

Author : Bruno MATHIS pour La Tribune

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