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***** Pierre Rabhi : « Les représentants politiques qu’on mérite »

À deux mois de l’élection présidentielle, le philosophe agroécologiste Pierre Rabhi répond à nos questions. Il pointe l’incohérence d’un système électoral qui « désigne une seule personne à la tête d’un État entier » et le piège d’une « nation-entreprise » dans laquelle femmes et hommes politiques sont enfermés. Ce qu’il faut ? Du concret et surtout « de l’intelligence ». Entretien.

Dans votre dernier livre*, vous appelez à la convergence des consciences. Qu’est-ce que cela signifie ?

Le temps est venu de dépasser les particularismes, c’est-à-dire tout ce qui nous emprisonne dans nos nations, dans nos religions, dans nos idéologies, pour aller vers une humanité qui reconnaisse son identité globale. Tous ceux qui aspirent aux mêmes valeurs pourraient se rapprocher.

Il y a une amorce des réveils. Il y a, ici ou là, des serments d’évolution. Des gens qui se préoccupent de savoir comment mieux aimer, comment changer eux-mêmes, avoir une approche mieux éclairée. Mais ces serments de changement global sont étouffés par un système qui continue sur sa lancée de croissance économique, de pillage général de la planète au détriment de la grande majorité de l’humanité.

Quand on examine le monde tel qu’il va, on continue à être stupide, à donner bien plus de valeur aux armes, aux meurtres, à la tuerie, aux pollutions et à la dégradation, au déboisement. L’humanité a des éléments de conscience éveillée, mais on est encore loin du compte. Nous continuons à être les pires parasites sur cette planète.

« Je vote contre quelqu’un et non pas pour »

Dans deux mois aura lieu l’élection présidentielle. Vous écrivez que « l’opinion n’est pas suffisamment éveillée pour désigner des représentants éveillés ». On a les représentants qu’on mérite ?

Absolument. On a les représentants politiques qu’on mérite. En dictature nous n’avons pas à discuter : la personne mobilise une énergie négative, prend le pouvoir et impose sa tyrannie. En démocratie, on interpelle les consciences et ce sont elles qui déterminent, par leur suffrage, une personne pour les représenter.

On est en pleine actualité américaine et il se trouve que Donald Trump, qui est chargé de diriger un État entier, est carrément pathologique. En remettant notre destin à des personnes de ce type-là, il ne faut pas s’étonner que cela nous mène vers un désastre.

Aujourd’hui, en France, parmi les candidats à la présidentielle, aucun ne vous convainc ?

Cela fait déjà longtemps que je vote contre quelqu’un et non pas pour. En fait je n’ai pas d’élan de cœur vers qui que ce soit.

Il est anormal de pouvoir désigner une personne, une seule personne, à la tête d’une énorme pyramide nationale qui aurait la prépondérance et le pouvoir sur tout le reste. C’est stupide. Il faut aller vers des collèges.

« L’intelligence manque »

Pourtant, en 2002, vous aviez entrepris de recueillir 500 parrainages pour être candidat à l’élection présidentielle.

Moi, candidat aux élections, c’était saisir l’opportunité de mettre en avant les valeurs qui me paraissaient et qui nous paraissaient essentielles. C’est à dire le féminin au cœur du changement : Pourquoi les femmes sont-elles subordonnées aux hommes ? Pourquoi éduquons-nous les enfants dans la compétitivité au lieu de les éduquer dans la solidarité et la compréhension ? Pourquoi détruisons-nous ce à quoi nous devons la vie, pourquoi continuer cette aliénation de l’être humain, qui accepte de troquer toute son existence contre un salaire ?

Les politiques sont piégés par une logique de la nation-entreprise. Ils doivent tout faire pour que cette nation-entreprise offre du boulot. Comment avoir une perspective de cette humanité dans son histoire suprême et non pas dans cette petite histoire ? Comment faire que l’humanité ait un sens ?

On se préoccupe beaucoup de l’écologie mais la plus grande catastrophe écologique, c’est l’être humain. Et il faut qu’il le reconnaisse. Il est destructeur. S’il ne change pas, il sera éliminé, comme d’autres espèces mais avec une différence : c’est lui qui participe à sa propre extinction. L’intelligence manque.

« La société moderne, c’est 11 mois de coma et 1 mois de réanimation »

Vous mettez souvent face-à-face l’hyper intellectualisation et « l’intelligence de la vie ». C’est ce qui manque aux femmes et hommes politiques : du concret ?

Si je n’essayais pas de tout mon cœur, avec toute ma force, toutes mes tripes, tous mes sentiments, d’incarner ce que je dis, je me tairais. Les bibliothèques sont pleines à craquer de concepts. Le problème, c’est qu’il ne s’agit pas de remuer des idées : nous sommes en péril. Il faut que l’intelligence nous investisse, mais elle n’est pas à confondre avec les aptitudes.

On peut sortir d’une très grande école et ne pas être intelligent. Ce n’est pas une question de compétence cérébrale. L’intelligence, c’est la lumière, c’est cette clarté qui aurait dû nous dire « Ne fabriquons pas d’armes. Cessons de détruire ».

Cette intelligence est transcendante. C’est elle qui a organisé le monde, la vie, bien avant l’humanité. Il faut, pour la comprendre, écouter la nature. Elle nous enseigne énormément de choses. Écouter notre propre être. On se dissocie toujours de la nature. Je pense que c’est une erreur. Nous en sommes dépendants. Et si nous détruisons la vie, nous nous détruirons nous-mêmes.

Aujourd’hui, la civilisation moderne, technico-scientifico-financiero-profitante, a mis les êtres humains hors sol dans des mégapoles gigantesques et monstrueuses. Chacun vit dans sa petite alvéole, dans un monde vaste dans lequel il n’est pas inclus. La société moderne c’est 11 mois de coma et 1 mois de réanimation.

Cette dissociation de l’être humain de la nature, c’est le système qui l’a voulue parce qu’il voulait un être humain qui produit.

Le mouvement Colibris, que vous avez fondé, a lancé le mois dernier un « appel du monde de demain ». En quoi-cela consiste ?

Cela consiste à faire sa part au lieu de geindre et de se plaindre des politiques. C’est ce qui m’a déterminé, au lieu de lancer ma candidature en 2017, à proposer un forum civique. Il faut reconnaître à la société civile qu’elle est très créative.

Sa créativité doit être célébrée, reconnue comme un mouvement politique mais non politicien. C’est de la politique libérée de l’idéologie. De la vraie politique qui donne à la vie la priorité absolue.

Nous sommes en train d’élaborer un manifeste. On va essayer de le propager pour passer de petits forums isolés à un grand forum national. Le but est d’arriver à fédérer un maximum de gens qui sont en attente d’un autre monde, qui remettent en cause la logique actuelle. C’est la convergence des consciences.

* La convergence des consciences, Le Passeur, 2016

Auteure : Marina Fabre pour http://www.novethic.fr/

Vignette de l’article : Pour le philosophe agroécologiste Pierre Rabhi, « en remettant notre destin à des personnes comme Donald Trump, il ne faut pas s’étonner que cela nous mène vers un désastre ». Philippe Desmazes / AFP

ATTENTION ! Un commentaire designer.s s’impose !

Pierre Rabhi est apolitique ; nous le citons pour ses valeurs et son humanisme.

L’organisation designer.s est apolitique.

Pertinence et intérêt de l’article selon designer.s !

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