Saclay sans design serait un plateau aride…

La France a entrepris de réaliser sur le plateau de Saclay une grande concentration d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche scientifique et technique, un des premiers campus technologiques au monde.

Les établissements du plateau (ou qui y seront sous peu) diplôment plus de 7000 étudiants par an en sciences et techniques, dont en ingénierie, au niveau master. On trouve sur le site : l’université Paris Sud, très bien placée dans le classement de Shanghai, d’excellentes écoles d’ingénieurs, de Polytechnique à Centrale-Supélec, en passant par l’Agro et Télécom ParisTech, l’Institut supérieur d’optique, etc., des instituts et centres de recherche de premier plan : CNRS, INRA, INRIA,… La médecine et la pharmacie, composantes de Paris Sud, bien qu’excentrées (Kremlin Bicêtre, Châtenay-Malabry), sont présentes dans le paysage. D’importants centres de R&D d’entreprises et de nombreuses start-ups le complètent. Le périmètre disciplinaire de ce campus est très représentatif d’une vision française de l’innovation et des clusters technologiques.

DES TRACES DE SHS, MAIS POINT DE DESIGN…

Cette initiative majeure appelle deux remarques. La première est que la France a choisi de séparer, dans sa région capitale, les sciences et techniques au sud-ouest de Paris (campus de Saclay), des sciences humaines et sociales (SHS) au nord (campus Condorcet). Ce choix est préjudiciable à bien des égards. On trouve toutefois des traces de SHS sur le plateau, de bonnes équipes au demeurant. De petites tailles, elles ne peuvent pas porter seules les dimensions SHS dans tous les projets d’innovation qui les requerraient. L’université de Versailles Saint-Quentin, dans le périmètre du site mais éloignée de son cœur, n’a que 50 enseignants-chercheurs en SHS et leurs spécialités sont loin de couvrir toutes celles qui sont nécessaires à l’innovation par les usages. Des liens seraient à nouer avec d’autres communautés universitaires.


Le management est représenté sur le plateau principalement par HEC. Il y en a aussi un peu à Sceaux (université Paris Sud), assez loin du plateau. Mais la prestigieuse « Business School » semble plus préoccupée par ses places dans les classements internationaux que par sa place sur le campus saclaysien. C’est compréhensible quand on connait la concurrence mondiale – et ses effets – dans ce secteur et à ce niveau. Là aussi, les choses peuvent évoluer avec le temps.

Finalement, c’est ma deuxième remarque, pour arriver à faire un grand campus à vocation mondiale – si tant est que les concentrations soient l’avenir de l’enseignement supérieur et de la recherche – il manque aujourd’hui deux ingrédients majeurs. Ils se situent dans les domaines de la création : l’architecture et le design. Pour la première, une solution pourrait venir d’une collaboration à envisager avec l’école supérieure d’architecture de Versailles. Mais nous n’y sommes pas. Quant au second, le design, il est le grand oublié du campus.

SANS DESIGN, CE SONT LES USAGES DES TECHNOLOGIES QUI SERONT COMPROMIS

Sur les grands campus technologiques du Massachusetts, de Californie, de Corée, de Singapour, etc., il y a des écoles de design, mais pas sur celui de Saclay. L’exception culturelle française…
L’absence du design signifie – quoiqu’on s’en défende – le délaissement des usages. C’est le reflet d’une culture nationale, bien enracinée, qui consiste à donner la priorité à la maîtrise de technologies plutôt qu’à l’invention de leurs usages et la création-conception des objets associés. Nous avons toutes les technologies, ou presque, mais souvent nous n’en avons pas les usages. D’autres les ont alors pour nous. Sur le site de Saclay, l’accent doit désormais être mis sur les usages et donc sur le design technologique (nous le nommerons ainsi) : il est à la fois l’art et le métier qui donnent forme, à dessein d’usages, à des agencements de technologies. Pas forcément nouvelles ; ce sont les agencements qui peuvent être nouveaux. Au fond, design technologique est une autre façon de dire création et conception innovante : elle mêle intimement ingénierie et design, en les reliant à divers champs des SHS (anthropologie, ethnologie, sémiologie, sociologie, économie,…) qui s’intéressent notamment aux pratiques des gens en société.

CRÉER AU MOINS UN GRAND LABORATOIRE DÉDIÉ AUX USAGES ET TIRÉ PAR LE DESIGN

Quelles sont désormais les solutions ? La première solution serait de créer un Centre de design, comme nous l’avons récemment proposé. La deuxième, proche à certains égards, serait de créer un grand Laboratoire d’usages dans lequel serait intégrée une plateforme de design technologique, de conception innovante, telle que nous l’avons envisagée plus haut, avec trois espaces imbriqués, celui de la création-conception, celui de la fabrication rapide, celui des tests d’usages. Dans ces deux solutions, des designers des écoles françaises ou internationales (élèves, jeunes diplômés en post-master) viendraient dans la structure créée, par cohortes, en résidence de 6 ou 12 mois, afin de conduire des projets, particulièrement formateurs, avec des étudiants d’autres spécialités, en premier lieu en ingénierie, et suivre quelques enseignements dans les établissements du plateau. La troisième solution, la meilleure, serait la création d’une école, de plein exercice, de design technologique. Quel que soit « l’objet » créé, il serait construit en réseau avec tous les établissements du plateau, leurs activités de recherche et d’enseignement et leurs moyens techniques de conception et de fabrication. Cet « objet », que beaucoup d’entre eux appellent de leurs vœux, serait même leur première grande réalisation commune et fédératrice. L’opus 3, en cours de rédaction, du Programme des investissements d’avenir (PIA3) est la bonne occasion de corriger la « faute » originelle dans la conception du campus de Saclay. C’est à souhaiter pour son avenir.

Author : Alain CADIX pour L’Usine Nouvelle